L’éducation des enfants en famille dans la ville de Goma, quelle issue?

L’éducation des enfants en famille dans la ville de Goma, quelle issue?

L’éducation familiale de l’enfant est assurée en premier lieu par la mère, qui dès la naissance assure non seulement les soins physiques de l’enfant, mais aussi et surtout lui transmet les valeurs de base pour son accomplissement personnel et son intégration sociale. Selon la culture, avant l’adolescence, le père ne s’implique pas assez dans l’éducation des enfants. C’est à l’adolescence que l’implication et l’autorité du père s’imposent quand l’enfant n’obéit plus à sa mère. Il intervient alors pour seconder la mère qui à elle seule ne peut plus maîtriser le changement comportemental de l’enfant.
Ce rôle, que doivent assurer les parents, n’est plus assumé correctement dans la famille moyenne de la ville de Goma, au Nord Kivu. La situation économique et sociale de beaucoup de familles congolaises et notamment gomatraciennes (Goma, au Nord Kivu), impose l’absence prolongée des deux parents et de la mère en particulier. Cette dernière, devenue la pourvoyeuse du ménage, quitte la maison tôt le matin et rentre tard le soir. Elle amène avec elle, sur le dos, le jeune enfant, mais laisse les plus grands à la maison, souvent sans surveillance. Cette absence prolongée de la mère à la maison réduit sensiblement le temps de transmission des valeurs aux enfants et leur éducation de base se trouve piégée. Abandonnée à elle-même, cette progéniture passe des journées entières à vagabonder dans les rues, à côtoyer d’autres enfants qui eux aussi n’ont pas une base d’éducation solide, ou à rencontrer des adultes malicieux ou malveillants qui les déroutent. Pendant que les enfants s’éduquent entre eux, qu’ils apprennent de tout et de rien, les parents, et les mères en particulier, ne se doutent de rien.

Cette situation est celle des familles des femmes « gagne-petit » accompagnées par le programme genre de Pole Institute, dont 38 se sont réunies au bureau de cette organisation en date du 7 et 8 mars 2016 pour une formation sur le genre et l’épargne. Parlant de la théorie du genre, un débat nourri et très riche en information a entre autres tourné autour de l’éducation des enfants. Il s’agit de l’éducation des enfants issus des familles de ces femmes qui, pour la plupart, passent la majeure partie de leurs journées en dehors du ménage pour chercher de quoi nourrir leur famille, que nous allons décrire et analyser ici. Elle n’est pas, à notre avis, très loin de celle des enfants issus d’autres familles moyennes ou pauvres de la ville de Goma, au Nord Kivu, en RDC dont les mères, pour la survie, sont obligées de s’absenter pendant plusieurs heures de la maison.

De l’éducation par la responsabilisation des enfants

Les parents responsabilisent les enfants trop tôt à travers les tâches qu’ils leur demandent de faire notamment pendant leur absence. Selon les femmes « gagne-petit » présentes à la formation, à 10 ans, la fillette peut aider sa mère à faire certains travaux ménagers par apprentissage. Ceci fait partie de l’initiation et de l’éducation de l’enfant. Elle va alors : veiller sur ses petits frères et sœurs et les laver, faire la vaisselle, balayer la maison, puiser de l’eau, elle apprend à pétrir le foufou pour ses frères et sœurs (la mère peut manger ce foufou, mais jamais le père), etc. La fillette de 10 ans peut déjà apprendre à faire de la petite vente comme la canne à sucre.
Le garçon quant à lui, commence cet apprentissage à l’âge de 12 ans. Ce dernier apprend à travailler et à aider sa mère à travers les travaux comme: puiser de l’eau, torchonner , surveiller les plus jeunes, garder les chèvres, etc. Le petit garçon de 12 ans peut déjà apprendre, comme la fille, à faire le petit commerce en vendant du pétrole.

Notons en passant, qu’à ce niveau l’on peut observer les premières séparations, souvent inconscientes car sous l’influence de la culture, des rôles sociaux attribués aux filles et aux garçons, quand bien même il y a des tâches auxquelles les deux sexes s’attellent : la fillette est initiée aux travaux domestique dès l’âge de 10 ans ; elle apprend à vendre la canne à sucre, une marchandise qui présuppose une vente sur un lieu donné, généralement fixe et non loin de la maison ; le garçon est initié à 12 ans. Pendant que sa jumelle vaque aux travaux domestique, le garçon de 10 ans joue au football de rue ou conduit le vélo. Il attendra donc deux ans après sa sœur pour apprendre à faire quelques travaux ménagers et d’autres travaux qui lui permettent une certaine liberté de mouvement comme vendre le pétrole, un produit qui localement nécessite un déplacement, le soir, pour des livraisons soit aux passants, soit à domicile. Il peut aussi garder une chèvre, un travail qui exige de circule avec la bête à la recherche de l’herbe.
D’ailleurs, les femmes « gagne-petit » reconnaissent que la distinction des tâches entre filles et garçons commence plus tôt à travers des messages des mères à leurs enfants et des conversations entre femmes, sur la différence entre les hommes et les femmes, en présence des enfants tout jeunes qui l’intériorisent.

De l’éducation par interdiction

La base de l’éducation des parents à leurs enfants est l’interdiction, souvent par peur de ce qui pourrait arriver à ces derniers : un objet qui pourrait les blesser, une sortie qui ouvrirait la voie à une découverte que les parents ne pourraient pas être en mesure de gérer, un malfaiteur qui pourrait leur faire du mal, une mauvaise compagnie qui ferait obstacle à l’éducation voulue par les parents…
Ainsi, à l’âge de 12 ans, la fillette combine les travaux ménagers avec sa beauté, bien entendu qu’elle est en âge de puberté et donc à l’aube de l’adolescence. Certaines écrasent les briques rouges pour en extraire le « fond de teint » qu’elles appliquent en suite sur leur visage, d’autres utilisent de la craie blanche, etc. Les parents et les mères en particuliers, s’en aperçoivent assez rapidement quand elles sont là. Selon les femmes « gagne-petit » qui participent au débat, la mère interdit à sa fille de s’intéresser à sa beauté par peur d’un potentiel séducteur qui pourrait la violer physiquement ou moralement ou par crainte de voir leur fille chercher de quoi se faire belle à l’extérieur (généralement chez un homme), parce que les parents ne sont pas en capacité de les leur fournir.

A 15 ans, les enfants sont en pleine adolescence. Les garçons et les filles changent de comportements, d’attitudes et de fréquentations. Malgré les interdictions, ils trouvent des moyens de les contourner. Certaines mères remarquent, impuissantes et souvent trop tard, que leurs enfants fréquentent des lieux où d’autres jeunes ou des adultes projettent des films pornographiques et qu’ils abandonnent l’école. Les filles se rendent dans les ghettos des garçons au lieu d’aller à l’école, des promenades nocturnes des jeunes en couples sont fréquentes ; les filles piquent quelques provisions familiales pour les amener aux hommes. Dès l’âge de 13 ans, certaines contractent des grossesses. Les garçons, quant à eux, se battent, adhèrent aux groupes des enfants de la rue, commencent le petit vol à la maison, puis dans la rue et les boutiques ; autant de mauvaises habitudes que les femmes énumèrent avec indignation.

Les femmes en formation à Pole reconnaissent la rupture entre elles et leurs filles. Elles craignent de discuter avec leurs filles des sujets sensibles tels que la sexualité, pour ne pas les pousser vers la pratique. Dans ces conditions le dialogue est prohibé, les intimidations et insultes prennent place. En conséquence, les filles gardent silence, les mensonges se développent et elles ne se confient pas à leur mère. La situation n’est pas différente pour les garçons et un bras de fer s’installe. Ils n’acceptent plus les punitions corporelles dont usent certains parents pour ramener leurs enfants à l’ordre, distinguent les travaux réservés aux filles qu’ils refusent de faire, et sont absents de la maison à longueur de journées. Les parents aussi d’ailleurs ! Alors, les enfants apprennent tout à l’école qui elle aussi est en rupture avec les parents et ne touche pas en profondeur toutes ces questions taboues.
La survie, un obstacle à l’encadrement de la progéniture ?

A lire ce tableau sombre que les femmes « gagne-petit » dressent ci-haut, l’on se poserait la question de savoir où elles sont pendant que leurs enfants s’abiment, ou pourquoi elles ne prennent pas des mesures préventives, ou encore l’on dirait qu’elles sont irresponsables. Dans un contexte de chômage des hommes, la question serait aussi : où sont les hommes pendant que les femmes sont absentes de la maison? Ne peuvent-ils pas s’occuper des enfants ?
Pour l’instant nous nous limitons aux propos des femmes accueillies en début de la deuxième semaine du mois de mars courant.
Soucieuses de l’encadrement et de l’éducation des enfants, certaines mères choisissent des articles à vendre qui leur permettent de rester plus longtemps proches de la maison et de s’occuper des enfants, ou de sortir quelques heures de la journée seulement. Mais, pour d’autres c’est difficile parce qu’elles sont des vendeuses ambulantes. Parfois, la culture dicte le produit à vendre, et parfois ce sont les conditions de vie qui orientent, car celles qui ne possèdent pas de capital initial de vente recourent à d’autres personnes, des proches, qui leur prêtent la marchandise, qui n’est pas forcément celle qui leur permette de vendre proche, il faut aller vers l’acheteur inconnu. Ce sont ces dernières qui se plaignent le plus de la délinquance de leur progéniture. Elles se lèvent à 5h du matin, commencent la journée par quelques activités domestiques, poursuivent par la sortie pour leurs petites activités économiques. Elles ne rentrent qu’entre 18h et 21h le soir. Pour celles qui ont des grands enfants, ces derniers viennent prendre de quoi préparer après la rentrée de l’école, entre 12h et 13h généralement. D’autres laissent la veille à manger aux enfants. Mais la nourriture à elle seule suffit-elle pour faire grandir mentalement et psychiquement les enfants? Qui répond à leurs questions ?

La nouvelle technologie, un couteau à double tranchant!

Internet, disponible sur les ordinateurs, sur les téléphones dernier cri, ainsi que sur des téléphones simples et moins chers accessibles à tous, donne des informations scientifiques constructives à tous et aux jeunes en particuliers, mais aussi des fausses informations destructrices. Ces dernières sont entre autres les films pornographiques devenus une référence de la sexualité des jeunes, disent les femmes « gagne-petit » accompagnées par le programme genre de Pole. Ces enfants et jeunes, experts dans l’utilisation de ces outils technologiques, s’informent et se forment sur le sexe et la sexualité via les téléphones mobiles, transmettent ces connaissances théoriques et pratiques les uns aux autres, au grand désarroi des proches.

A Goma, comme presque partout en Afrique, l’éducation sexuelle des enfants commence à un certain âge déterminé selon leur développement physique et mental. Au moment où les parents introduisent des discussions sur cette question de la sexualité, généralement par des chemins détournés, il est trop tard. Les enfants connaissent beaucoup de choses, beaucoup plus que les parents et surtout les mères qui essuient les moqueries et/ou l’indifférence de leurs enfants. Les parents découvrent que leur progéniture apprend ces choses sur Internet via les téléphones portables, quand le père dépose son téléphone et que c’est sa fille ou son garçon de 10, 12 ans le récupère et consulte vite. Des images restées quand elle ou il est surpris indique au parent la source d’informations sur la sexualité, qui n’est autre que les films pornographiques.

Ces femmes « gagne-petit », qui sont souvent absentes de la maison, ne peuvent pas contrôler leurs enfants et ne savent plus comment les éduquer, surtout qu’il n’y a plus de lieux d’initiation à la sexualité comme ce fut le cas dans beaucoup des traditions africaines anciennes.

Face à ce défi, le programme genre de Pole Institute a mis en route un travail de réflexion et de conscientisation avec :
- les mères et des couples, notamment à travers un projet d’accompagnement des femmes « gagne-petit » et leur mari, dont une rencontre par mois est organisée au bureau de Pole alternativement : une de femmes entre elles et une autre entre les couples (mixte) ; et
- des débats avec des jeunes à travers l’Université Alternative organisée chaque weekend au sein de l’organisation.

Goma, avril 2016.

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