Derniers développements et analyses du conflit dans la Région des Grands Lacs

  1. Introduction : la région des Grands Lacs : un concept, plusieurs réalités

En décembre 2015, lors d’une mission préparatoire à Kinshasa en vue de la préparation du Forum régional des parties prenantes au Programme régional de Dialogue transfrontalier pour la Consolidation de la Paix dans la région des Grands Lacs, un de nos interlocuteurs au ministère congolais de l’Intérieur nous demanda, à brûle-pourpoint : « Pour vous, c’est quoi la région des Grands Lacs ? ». Après l’effet de surprise, un membre de notre délégation répondit que, dans le cadre de notre Programme, ce concept recouvrait le Burundi, la RDC et le Rwanda, 3 pays qui partageaient un n passé récent fait de violences et qui devraient construire ensemble un futur de paix, en commençant par rétablir les passerelles de dialogue qui avaient été mises à mal les deux décennies précédentes. Cette réponse nous valut presque d’être éconduit du bureau de l’officiel congolais ; il se limita à nous donner une véritable leçon. Pour lui - et pour les bien-pensants- cette région comprenait les pays membres de la CIRGL, et non ceux de la CEPGL !
En lisant le texte du Cadre stratégique pour la région des Grands Lacs, j’ai compris que l’épicentre  du conflit dans cette région est la frontière orientale de la RDC qui la sépare de ses voisins du Burundi, de l’Ouganda, de la République Unie de Tanzanie et du Rwanda. C’en est bien l’épicentre mais non la zone exclusive pour deux raisons principales. La première est que les développements intérieurs aux Etats ont un impact aux niveaux transfrontalier et régional ; ainsi les récents affrontements entre la milice du chef coutumier Kamuina  Nsapu au Kasaï central (au centre de la RDC) pourraient voir leur onde de choc s’étendre jusqu’à la capitale Kinshasa et se répandre par la suite sur le reste du territoire. La seconde est que cette frontière est extinguible ; ainsi la milice qui polarise les attentions  aujourd’hui à l’est de la RDC est celles des ex-gardes de Riek Machar, arrivés en RDC en septembre 2016, reléguant les plus de 70 autres qui écument cette partie du pays au second plan. C’est même actuellement le seul facteur d’union entre toutes les parties qui sont opposées pour toiut le reste en RDC.
Ma présentation va porter successivement sur  1) les derniers développements sécuritaires  dans les pays de la région en me focalisant sur les groupes armés, 3) les dynamiques transfrontalières et 4) les avancées et les opportunités.

  2. Situation sécuritaire dans la sous-région

La partie orientale de la RDC, notamment les provinces de l’ex-Kivu, l’Ituri dans l’ex-province Orientale et le Tanganyika dans l’ex-Katanga continue  à être sous l’emprise des groupes armés, au grand dam des populations qui assistent, impuissantes, à ce qu’elles considèrent comme leur abandon par l’Etat congolais (qui a les yeux ailleurs) et une Communauté internationale (apparemment dépassée par les attentes qu’elle suscite).
La défaite du Mouvement du 23 mars (M23) le 5 novembre 2013 grâce à l’intervention décisive de la Brigade d’intervention de la MONUSCO, après près de deux ans d’occupation d’une partie du territoire de Rutshuru, dans la province du Nord-Kivu, avait pourtant suscité un immense espoir. Espoir d’autant plus légitime que le discours d’alors était qu’après la rébellion du M23, c’était au tour des autres groupes armés de subir le feu combiné des forces gouvernementales de la RDC (FARDC) et de la Brigade de la MONUSCO. Le plus en vue, en ordre d’importance et d’occupation territoriale, était le groupe armé des FDLR. Aujourd’hui, trois ans plus tard, le bilan est plus que mitigé.  Les difficiles relations entre l’Etat congolais et la MONUSCO ont empêché de véritables opérations coordonnées. Face à cette situation, entre des FARDC limitées dans leurs capacités opérationnelles et des forces onusiennes muselées par leur mandat, les groupes ont continué à proliférer et les populations ont subi des massacres à grande échelle, dont les plus retentissants sont ceux perpétrés dans la zone de Beni (ville et territoire), qui ont dépassé à ce jour les 1000 morts selon certaines sources, la plupart tués à l’arme blanche. Les plus récents datent du 27 septembre, lorsque deux camions ont été interceptés sur la route Beni- Kasindi et incendiés, 3 civils, 2 éléments des FARDC et 2 assaillants présumés ADF tués.

  • Les massacres de Beni : l’ADF, coupable idéal ?

Ces massacres sont perpétrés de nuit comme de jour, souvent en marge du passage d’une haute autorité étatique. Lors du dernier passage de Joseph Kabila, le Président de la RDC, Ainsi plus de 50 personnes  ont été assassinées dans la zone la nuit du 13 août 2016. C’était le pire massacre, après le déclenchement du phénomène en 2014. A cette occasion, trois jours de deuil national ont été décrétés au niveau national. Dans la foulée, une cour militaire exceptionnelle a entrepris de juger les présumés auteurs de ces massacres dont la plupart seraient originaires de la région (Ougandais, Tanzaniens, Congolais). Alors que l’identité des tueurs a toujours constitué un épais mystère,  certains analystes proposant des pistes multiples et complexes (cf. Jason Stearns, Qui sont les tueurs de Beni ?), l’Etat congolais privilégie la piste des miliciens ougandais des Allied Democratic Forces (ADF) qui seraient des Djihadistes alliés à d’autres branches de cette mouvance islamiste comme El Shebbab en Somalie.
Réduire le spectre des éventuels auteurs des massacres aux seuls Shebbab, en écartant toutes les autres pistes est une option qui pourrait empêcher que la vérité soit connue et que les sanctions soient prises pour mette un terme à l’impunité. Des crimes de cette ampleur ne peuvent pas se commettre sans l’implication, à certains niveaux, des élites locales, y compris au sein des forces de sécurité qui se livrent parfois à des compétitions impitoyables, comme cela a été partiellement révélé par le procès des assassins du colonel Mamadou Ndala en octobre 2014. Déjà à l’époque, le lieutenant-colonel Birocho Nzanzu avait été notamment reconnu coupable de « trahison » et de « complicité avec un mouvement terroriste. » pour avoir  joué l’intermédiaire entre les rebelles ougandais des ADF et l’armée congolaise pour organiser l’embuscade qui a coûté la vie à Mamadou Ndala. Mais dans l’état actuel de la Justice congolaise, une enquête dans cet environnement très complexe relève de la gageure ; il faudrait une grande implication de la Communauté internationale pour relever ce défi, en alliant la stratégie militaire (la traque des ADF) à l’administration de la justice. La société civile du territoire en appelle actuellement à la CPI et aux autres mécanismes internationaux pour faire la lumière sur cette hécatombe.

  • Les FDLR : toujours actifs sur le terrain

La milice rwandaise  des FDLR était censée être la cible de la coalition FARDC-FIB de la MONUSCO, juste après le M23. Certes des opérations ont été entreprises, sans grande conviction ni résultats probants, jusqu’à la reprise des opérations conjointes FARDC-FIB en mai 2016 dans le cadre de l’opération  militaire Sokola 2. Des familles ont été rapatriées mais plusieurs autres ex-combattants qui ont désarmé volontairement traînent encore dans des camps de transit à Kisangani (camp Général Bahuma) et à Kanyabayonga. Le séjour prolongé de ces éléments et leurs familles dans ces camps est source de tensions au sein des campos mêmes et avec les populations congolaises, qui estiment que les miliciens devraient être reconduits au Rwanda au lieu d’être tout le temps poussés vers l’intérieur de la RDC.
Sur le plan politique, la rébellion rwandaise a connu une scission début juin 2016, avec la création d’une aile moins radicale, le Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD), sous la houlette du colonel Wilson Irategeka, et ex-vice-président de cette milice. Cette nouvelle aile, accusée d’être manipulée par la Communauté internationale « et pire, par le Rwanda », souhaiterait se démarquer de l’ombre tutélaire du général Mudacumura, recherché pour crimes contre l’humanité. Elle est également favorable à l’identification biométrique, à laquelle s’oppose fermement le général Victor Byirigiro, le président des FDLR. Quel effet cette scission auta-t-il sur le mouvement rebelle ? Il est encore tôt pour le savoir.
Ce qui est sûr est que  les miliciens rwandais sont toujours actifs à l’Est de la RDC où ils  opèrent en petits groupes dans les territoires de Rutshuru, Lubero, Nyiragongo et Walikale (Nord –Kivu) et dans les territoires de Uvira, Mwenga et Fizi (Sud-Kivu). Leurs effectifs sont évalués entre 1000 et 1200 combattants, ce qui en fait le groupe de loin le plus important.

  • Le FNL burundais

Le Front National de Libération / Nzabampema constitue un groupe plutôt marginal de plus ou moins 200 éléments. Ils sont beaucoup plus impliqués dans le vol de bétail et les raids transfrontaliers à partir de leur base dans la plaine de la Ruzizi. Mais avec l’évolution politique et sécuritaire au Burundi, son pays d’origine, le FNL pourrait vite constituer un élément important dans la violence transfrontalière, seule ou en alliance avec d’autres acteurs internes à ce pays.

  •  Les rebelles de Riek Machar : le syndrome FDLR

A la mi-août 2016, Riek Marchar, l’ex-vice-président du Soudan, sa famille et une partie de son armée fuite vers la RDC voisine et sont pris en charge « pour des raisons humanitaires » par la MONUSCO sur le sol congolais. L’ancien vice-président sera par la suite évacué vers Addis-Abeba, avant de se réfugier au Soudan, d’où il est en train d’appeler à la mobilisation de ses adeptes à la mobilisation  pour lutter contre son vieil ennemi, le président Sarva Kiir.
Entre-temps, plusieurs centaines d’éléments de son ancienne armée, qui l’avaient accompagné dans sa déroute, sont relocalisés discrètement par la MONUSCO (à la demande du gouvernement congolais, se justifiera-t-elle sur le tard) de l’ex-province Orientale, voisine du Soudan du Sud vers le camp de la MONUSCO de Munigi, en territoire de Nyiragongo, à peine à 15 kilomètres au nord de la ville de Goma. Lorsque le bruit de la présence de ces « hommes très noirs » est éventé, la mobilisation est spontanée et générale. La société civile de Nyiragongo manifeste pour exiger l’éloignement de ces rebelles de leur territoire « ailleurs en RDC »  dont les souvenirs du M23 sont encore vivaces. Les populations de Sake, à 27 kilomètres à l’ouest de Goma, où se trouve un autre camp de transit de la MONUSCO et de Walikale, près de 200 kilomètres plus loin, se mobilisent contre une éventuelle venue de ces rebelles sud-soudanais. Certains avaient en effet évoqué de redéployer les encombrants rebelles vers les vastes espaces de cet immense territoire. Le caucus de députés nationaux originaires du Nord-Kivu, les notabilités de la province, la LUCHA ont tous ajouté leurs voix au concert de ceux qui sont farouchement opposés à la présence de ces « réfugiés », et la MONUSCO se trouve seule dans l’embarras, clamant qu’elle ne fait que répondre aux demandes du gouvernement qui, pour la circonstance, ne dit absolument rien sur la question. q référence à l’entrée des réfugiés rwandais est omniprésente dans les discours, les Congolais ne veulent  plus revivre les conséquences de leur hospitalité de 1994.

  • Les groupes armés locaux

A part ces groupes transfrontaliers et/ ou régionaux – du moins dans leurs objectifs ou dans leurs origines, il subsiste toujours plusieurs dizaines de milices locales, la plupart à forte connotation ethnique mais qui n’ont souvent pas de revendication politique lisible ni d’idéologie cohérente. Ils se partagent l’espace du territoire et respectent scrupuleusement les frontières de leurs micro-Etats qu’ils administrent selon un modèle de prédation systématique, en prélevant des taxes « révolutionnaires », des « assurances-vie » et des péages divers sur les portions des routes qu’ils se partagent. Au Nord-Kivu, les plus connus sont l’APCLS  d’obédience Hunde du Général Janvier Karairi (Masisi), le Nduma Defence of Congo /NDC d’obédience Nyanga du Général Tabo Taberi alias Tcheka (Walikale), les Mai Mai de l’Union des patriotes congolais pour la paix  (UPCP) du général Kakule Sikuli Lafontaine.
L’émergence des Mai Mai Nyatura  d’obédience Hutu congolais a commencé à Masisi comme une réponse aux bergers Tutsi qui faisaient paître leurs bêtes dans des cultures des paysans Hutu sous la garde des rebelles du M23. La milice s’est par la suite consolidée, en faisant parfois des alliances avec les FDLR contre les autres milices dites « autochtones » comme l’APCLS à Masisi. Dans le territoire de Rutshuru, les Nyatura ont été utilisés en appui au FARDC contre le M23, et certaines notabilités Hutu sont soupçonnées de les utiliser pour leur positionnement politique au niveau provincial et national.
 Le 23  août 2016, les Nyatura et les APCLS ont signé un acte d’engagement pour la paix  qui prévoit l’arrêt des hostilités entre les deux groupes, la fin des kidnappings des humanitaires, la suppression des barrières pour permettre la libre circulation des personnes et de leurs biens et la réouverture de tous les postes de police dans les zones sous leur occupation.  En effet, plusieurs fois les deux milices rivales ont mutualisé leurs forces pour s’en prendre aux FARC et à la PNC ! Et le jeudi 8  septembre 2016, les Nyatura (rebaptisés « Groupe Sécurité active») ont remis à Mweso  24 armes aux FARDC qui, visiblement, n’étaient plus ne état de fonctionner. Une semaine plus tard,  le 16 septembre, l’APCLS remet 15 armes à Nyabiondo, comme gage de la volonté du groupe du Général Karairi Janvier de quitter la brousse.
Au Sud-Kivu, les Mai Mai Raia Mutomboki , créés en 2011 pour faire front face aux exactions des FDLR, constituent le groupe nominalement le plus influent, mais ils  se sont fragmentés en plusieurs ailes qui se disputent le contrôle des rares ressources disponibles dans leurs espaces.
D’autres petits groupes de racket et de kidnapping opèrent sur les routes, plus pour des raisons « économiques » que pour des revendications politiques ou identitaires. Les jeunes désœuvrés et dépourvus de toute perspective d’épanouissement se livrent ainsi à de petits braquages et à des enlèvements contre rançons, sans que l’Etat congolais ne trouve la parade à leurs exactions, alors qu’ils utilisent la téléphonie mobile pour exiger et encaisser leur butin.

2. Les dynamiques régionales 

  • La ligne de tension sous -régionale  s’étend  vers l’Akanyaru 

Depuis la réélection du président Pierre Nkurunziza  pour un troisième mandat contesté par une frange importante de l’opposition et de la société civile burundaises suivie du  coup d’Etat manqué du colonel Niyombare et d’une vague importante de manifestations et de répressions (surtout dans la capitale Bujumbura), les relations entre le Burundi et son voisin du nord, le Rwanda, n’ont cessé de se détériorer. Le Burundi a tout de suite accusé son voisin d’entretenir et d’armer une rébellion afin de déstabiliser son pouvoir, en recrutant parmi les milliers de réfugiés burundais qui ont posé leurs nattes au Rwanda. L’escalade verbale, menée par des médias interposés, a fait par la suite place à des attaques plus virulentes de la part du gouvernement burundais, qui a organisé (ou toléré l’organisation) des manifestations où des propos hostiles au régime de Kigali et à son président ont été proférés. Des mesures plus concrètes ont aussi été adoptées, comme l’interdiction aux Burundais de vendre leurs produits vivres de l’autre côté de la frontière, celle des vidéos en kinyarwanda dans les petits cinés de Bujumbura ou, plus symboliquement et économiquement inquiétante, début août 2016, interruption de la traversée des  bus des compagnies transfrontalières qui reliaient Bujumbura à Kigaliet vice-versa. Vers la fin du même mois, un responsable du CNDD-FDD a tenu des propos qui tendaient à remette en cause le génocide des Tutsi au Rwanda, en parlant de « montages génocidaires (…) mis au point contre le gouvernement hutu de Kigali ». Le 25 août, M. Adama Dieng, Conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU sur la prévention du génocide, s’est déclaré préoccupé par les déclarations de Pascal Nyabienda (président de l’Assemblée nationale et du CNDD-FDD), qu’il a qualifiées d’irresponsables, de par leur « potentiel d’enflammer les tensions ethniques, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières du Burundi ».
Côté rwandais, l’Etat semble avoir opté pour la stratégie de l’indifférence, à la limite du mépris face à toutes les provocations du voisin du sud, mais le président Kagame a déjà indiqué qu’il y a une ligne rouge à ne pas franchir.  Comme titrait un hebdomadaire panafricain de la fin août : « Burundi-Rwanda : A deux doigts du pire ».

  • Ouganda-RDC : ADF et …autres groupes

Les relations transfrontalières entre les deux pays sont relativement calmes, malgré la présence des éléments de l’ADF qui sont lourdement soupçonnés d’endeuiller la RDC et les fréquentes incursions des pêcheurs de part et d’autre des limites des eaux lacustres des lacs que se partagent les deux pays (Edouard et Albert ou Mobutu et Idi Amin Dada) faute de balises claires de délimitation.
Des allégations sont aussi faites régulièrement de la traversée des militaires ougandais de l’UPDF vers le territoire de Rutshuru où ils occuperaient la réserve des gorilles de Sarambwe (groupement de Binza). Début septembre 2016, la société civile de Binza a alerté  par rapport à ma présence dans cette réserve d’une unité de militaires ougandais dans cette réserve ainsi que des paysans qui exploiteraient 44 ha des champs congolais.
En ce début octobre 2016, le gouverneur du Nord –Kivu a remis au commandant de la JMV une note verbale  du Ministre congolais de la défense  afin de vérifier les allégations du gouvernement ougandais quant à l’existence d’un mouvement terroriste qui s’entraînerait à Nyaleke, dans le territoire de Beni, en vue d’attaquer l’Ouganda. Le commandant de la JMV a promis de ‘effectuer la mission en vue de rassurer les deux Chefs d’Etat.
Notons une avancée positive dans les relations transfrontalières : la réduction de 50% des frais du visa d’entrée en Ouganda pour les Congolais (de 100 à 50 USD)

  • Rwanda-RDC : la CHAN a allégé les frontières

Janvier-février  2016, le Rwanda organise la Coupe d’Afrique des Nations réservée aux joueurs évoluant sur le continent. La RDC y effectue un presque sans –faute, et finit championne d’Afrique, après avoir éliminé le pays hôte, le Rwanda, en quart de finale. Les supporters rwandais reportent spontanément leur appui à leurs voisins de la sous-région, qui se débarrassent des « lointains «  Maliens par 3-0. Au-delà de la victoire sportive, cette compétition a ouvert le Rwanda aux Congolais, qui s’y sont rendus nombreux des villes  frontalières de Goma (Nord-Kivu) et Bukavu (Sud-Kivu). A partir de la mi-février, la frontière qui était fermée sur décision des autorités congolaises de 18 h à 6h, est de nouveau rouverte jusqu’à 22h. « Pour remercier tous les enfants du Nord-Kivu qui ont soutenu les Léopards, le Chef de l’Etat n’a pas hésité de dire qu’à cette occasion, il est temps d’ouvrir les frontières pour que le climat de méfiance, le climat de doute, le climat d’hésitation qu’il  y avait entre nous et le Rwanda puissent cesser de dominer nos esprits, pour que les gens se sentent libres d’aller au Rwanda et de venir au Congo… » (Julien Paluku).
Courant b2015, une équipe mixte d’experts Rwandais et Congolais a procédé à l’identification des bornes frontières entre les deux pays, notamment pour identifier les lieux de séparation des villes de Goma et Gisenyi (villes jumelles ou siamoises ?) et entre le territoire de Nyiragongo et le district rwandais de Rubavu (accusations récurrentes et réciproques de traversée des militaires qui aboutissent parfois à des drames). « C’est un vrai signe de pacification, souligne-t-il dans une interview à la rédaction de TV5MONDE. Les deux capitales sont désormais prêtes à s’entendre sur l’usage de la frontière ». « En rendant la frontière visible, on supprime tout prétexte d’incursion pour telle ou telle force armée », poursuit Michel Foucher.
Dans cette zone stratégique qui fait le pont entre l’ouest et de l’est du continent, c’est aussi l’annonce d’une frontière normalisée facilitant les échanges. « C’est cela le but de l’opération : mettre fin au racket des douaniers, lutter contre la contrebande, encourager le commerce transfrontalier. Dès lors, analyse Michel Foucher, la frontière ne sera plus vécue comme une barrière mais deviendra une ressource pour les populations locales ».
 
3. Analyse des facteurs du conflit

  • Les facteurs récurrents : la trilogie  terre-pouvoir-identités dans les communautés

La terre constitue un enjeu économique important dans tous les pays de la sous-région où l’agriculture familiale est la principale source de revenus pour les individus, les ménages et les communautés. La perte ou l’aliénation d’une partie du patrimoine foncier conduit à l’amenuisement des recettes et à la pauvreté. C’est aussi un ressort identitaire important, dans la mesure où l’identité de l’individu et de la communauté correspond à l’appartenance – possession-  à un terroir, qui est géré par le détenteur du pouvoir « coutumier » en RDC par exemple.
Nombre de groupes armés ont ainsi émergé pour défendre les terres de la communauté contre les appétits supposés ou réels des envahisseurs ; les conflits violents dans le territoire de Masisi et ceux entre les communautés Nande (autochtones) et Hutu (allochtones) sont en réalité basées sur le contrôle des terres ou la relation à cette ressource. Les alertes à la violation des frontières par les armées des  certains pays  procèdent de la même logique. Ces conflits ont été résolus significativement par certains Etats comme le Rwanda qui ont mis en place des mécanismes volontaristes et rigoureux de gestion et de sécurisation des terres par le cadastre. En RDC, les législations foncières coutumières et modernes se chevauchent et les services étatiques du cadastre sont accusés de faire partie du problème et non de la solution.
La ruée de certaines hautes personnalités vers  l’économie foncière, par l’acquisition de vastes étendues de terres mal ou pas du tout mises en valeur à côté des paysans sans terre est un autre facteur de frustration des populations.

  • Un facteur aggravant : le contexte électoral

Le contexte électoral est devenu un facteur de forte conflictualité  dans la sous-région. Comme s’ils s’étaient passé le mot, tous les chefs d’Etat concernés par la limitation des mandats ont inventé des mécanismes de contourner cette contrainte constitutionnelle, à l’exception de la Tanzanie. Cet état de fait a des répercussions très néfastes à l’intérieur des pays où les manifestations de mécontentement sont réprimées sans ménagement par les forces de l’ordre comme  cela a été le cas dans la foulée de l’élection de Pierre Nkurunziza au Burundi. Cela peut aussi avoir un effet destructeur dans les relations transfrontalières, lorsqu’un état soupçonne son voisin de soutenir l’opposition à son régime, comme le climat qui caractérise aujourd’hui deux pays membres de deux organisations sous-régionales, la CEPGL et l’EAC, et même la CIRGL –le Rwanda et le Burundi- e qui doit impacter aussi le fonctionnement de ces organisations.
Le Rwanda a trouvé une formule qui n’a pas fait de vagues, à part quelques molles protestations au niveau international et les verrous ont sauté sans faire de bruit. En RDC, la tension est à son comble et bien malin serait celui qui dirait comment tout cela va se terminer. Un feuilleton de dialogue est en cours sous la facilitation d’Edem Kodjo, envoyé par l’UA. Après un mois, le dialogue souffre toujours de son manque criant d’inclusivité, la plupart des ténors de l’opposition ayant refusé d’y participer. Celle-ci tient mordicus à obtenir l’alternance dans les délais constitutionnels, c’est-à-dire au 19 décembre 2016. Pour siffler le « préavis », une marche de l’opposition a été organisée le 19 septembre, faisant plusieurs dizaines de morts et plusieurs sièges de partis politiques incendiés (ceux de la MP la journée, ceux de l’opposition la nuit). La CENI, quant à elle, fixe la date des scrutins à novembre 2018, ce qui risque de mettre de l’huile sur le feu ! Le Rassemblement de l’opposition et des forces acquises au changement projette d’organiser un conclave cette semaine, pour donner une contre-proposition au dialogue facilité par Edem Kodjo. Chaque acteur de cette scène rêve d’un scénario ou plus. La MP espère faire avaliser le « glissement » du mandat actuel de Joseph Kabila à travers le dialogue en cours qui déboucherait sur un gouvernement de large partage du pouvoir. Sinon, le plan B serait d’en découdre avec la rue et la faire taire par les armes. La rue, c’est justement l’arme à laquelle pense l’opposition radicale, dans un scénario à la burkinabé. Un scénario de tous les dangers, à la vie des événements des 19 et 20 septembre 2016. Dans ce combat de fauves, certains Congolais espèrent que la Communauté internationale finira bien par convaincre Joseph Kabila de se retirer calmement, au besoin en recourant à des sanctions ciblées comme les Américains ont commencé à le faire à l’encontre des Généraux impliqués dans la répression (Kanyama, Numbi et Amisi Kumba).

  • Un facteur transversal : une jeunesse sans perspectives

Les jeunes sont à la fois les principaux acteurs et les principales victimes des conflits dans la sous-région. En RDC, ils sont largement majoritaires dans les groupes armés et dans les « jeunesses » des hommes et des partis politiques. Ils sont étudiants, motards, cambistes, chômeurs, illettrés, semi-lettrés ou instruits, mais tous ont un point en commun ; ils n’ont aucune perspective que celle de se faire enrôler par les chefs miliciens ou les chefs des partis qui leur jettent quelques billets de francs congolais pour survivre un jour.
En cas des violences électorales, ils sont toujours aux avant-postes pour servir de chair à canon ou porter le feu chez ceux d’en face. Au Burundi, ils ont joué un rôle de premier plan dans la contestation et dans la répression.

4. Des fenêtres d’opportunités

Cependant, tout n’est pas que problème ; il y a des avancées mais nous devons rester en alerte parce que toutes ces avancées sont extrêmement fragiles. Je préfère évoquer certaines fenêtres d’opportunité qui sont ouvertes dans la région des Grands lacs.

  • Les dynamiques transfrontalières des jeunes

Il existe de plus en plus des mouvements transfrontaliers des jeunes entre les pays de la sous-région. Ce sont des mouvements basés sur des intérêts spécifiques comme le sport, le scoutisme ou les échanges thématiques sur la santé reproductive, des formations diverses (le plaidoyer, la facilitation, etc.)  Cas des associations Vision Jeunesse Nouvelle (Rubavu, Rwanda) et Association des Jeunes pour la Vie (AJV, Goma, RDC). Ces dynamiques ne sont généralement pas reconnues, ni tout simplement connues
 

  • Le petit commerce transfrontalier

 Même au plus fort des crises entre les Etats, le petit commerce a toujours fonctionné, quoique difficilement. Pour les populations transfrontalières, la frontière c’est une passerelle d’échanges et d’enrichissements ; ce sont les autorités qui la transforment en mur de séparation. Le rôle des femmes dans cette économie transfrontalière est important, il faut juste le valoriser, l’appuyer et le faciliter en allégeant les formalités et les taxes aux frontières. Entre les villes de Goma et Rubavu, de Bunagana (RDC) à Bunagana (Ouganda) et sur d’autres frontières, les personnes vivant avec handicap sont très actives dans le petit import-export qui contribue à leur propre valorisation en tant que personnes et à l’économie locale. Leurs associations devraient être identifiées et soutenues.

  • Les programmes de dialogue des OSC transfrontaliers

Dans un contexte de forte méfiance, fondée sur des années de conflictualité, le dialogue est un besoin, une nécessité et une urgence. Des programmes de dialogue transfrontalier existent dans la région, comme celui mis en œuvre par six organisations nationales du Burundi (CENAP), de la RDC (APC, RIO, CEJA et Pole)  et du Rwanda (NAR), en partenariat avec Interpeace. Ce Programme implique les membres des communautés, les preneurs des décisions à différents niveaux, les OSC des jeunes et des femmes ainsi que les Organisations régionales (CEPGL et CIRGL). Avec la CIRGL et l’UNESCO, nous avons co-organisé un Sommet sur l’Education à la Paix dans la sous-région des Grands Lacs (Nairobi, mars 2016). De part et d’autre des frontières, le Programme a implanté des GDP qui se réunissent tous les mois et alternativement de part et d’autre de la frontière, les périodes entre les réunions étant réservées à l’essaimage dans les communautés et les lieux de travail  à partir des vidéos du Programme. La crise burundaise a sensiblement bouleversé les activités du programme dans ce pays mais ne les a pas arrêtées, à part les séances des GDP.

  • Le rôle des médias sensibles aux conflits et à la transfrontalièrté

De plus en plus des médias dans la sous-région sont sensibles au conflit. Des journalistes sont formés à leurs responsabilités – quelques-uns se sont formés sur le tas et ne connaissent même pas les fondamentaux du métier. D’autres ont une sensibilité transfrontalière affichée, comme la radio Pole FM et l’Association des Journalistes Volontaires pour la Paix et le Développement (AJVPD) qui a des partenariats avec d’autres structures au Rwanda et au Burundi.
 
5. Défis

  • Les économies des groupes armés 

Comment asphyxier les groupes armés sans asphyxier l’économie locale ? Cette question doit être posée, après les résultats mitigés des mesures et lois internationales contre les minerais de sang qui ont mis à mal l’économie de la région sans mettre fin au phénomène des groupes armés. Selon un proverbe bien de chez moi, la chèvre broute là où elle est attachée. Et les groupes armés assurent leur financement de la sorte. Ceux qui contrôlent des zones minières en vivent et s’étripent pour les revenus –cas de Walikale et de certaines localités aurifères de Lubero. Là où il n’y en a pas, les milices recourent à d’autres ressources, plus faciles à cueillir et plus rentables. La rébellion  du M23 a tenu pendant près de deux ans par la taxation, les péages sur les points de contrôle routier et autres amendes imposées aux habitants. les FDLR ont développé toue une industrie de charbonnage dans le P.N.VI  grâce à laquelle ils sont les principaux fournisseurs du charbon de bois dans la ville de Goma où le « makala »  est la principale source d’énergie ; ils sont aussi très actifs dans l’agriculture et les autres secteurs de l’économie locale par alliés Congolais interposés (transport, cambisme…)

  • L’éducation

La formation et l’éducation des jeunes sont  un autre grand défi dans la sous-région. Ils sont d’autant plus manipulables que leur degré de formation politique et leur niveau d’éducation sont embryonnaires. Formés dans des écoles complètement déconnectées des réalités et des besoins réels, ils gonflent rapidement les rangs des « diplômés chômeurs », incapables de se prendre utilement en charge par la création des PME. Avant de finir dans les groupes armés ou dans les rangs des militants de la violence. Dans le Programme dont je vous ai parlé plus haut, nous avons identifié l’Education à la Paix comme une nécessité pour nos jeunes à tous les niveaux. Mais pour espérer arriver à moyen terme à une Paix  durable, nous devons penser à des propositions concrètes pour sortir nos jeunes de la Précarité.

  • La participation et  l’appropriation des initiatives régionales par les populations

Les initiatives régionales pour la paix dans la région et les différents mécanismes ne sont pas vraiment connus d’une grande partie des populations concernées. Les textes, très nombreux et souvent très beaux sont rédigés en des langues étrangères et ne sont pas circulés dans des canaux accessibles au plus grand nombre alors que la réussite de leur mise en œuvre dépend en grande partie de leur appropriation par les « bénéficiaires ». L’information, à travers des versions simplifiées, voire ludiques, à travers des canaux populaires comme les radios communautaires, devrait être un pilier important de toute stratégie de renforcement de la résilience à tous les niveaux.

  • Les déplacés internes et les réfugiés

Les pays de la région des GL sont à la fois des pays de refuge et des pays de départ
Le séjour prolongé des réfugiés est source de tensions internes (réfugiés perçus comme des privilégiés dans la précarité ambiante
Et des frictions diplomatiques (soupçon d’instrumentalisation politique des réfugiés contre leur pays de départ)
et a un coût économique (alimentation, éducation, infrastructures sanitaires) dans un contexte où les populations locales manquent presque de tout
Les déplacés internes ont grossi des villages qui se sont métamorphosé en « cités sauvages » (ex :Kitshanga) et accru les problèmes dans les villes comme l’insécurité, la salubrité, etc. (ex :Goma)
Ce phénomène pourrait s’amplifier en cas de troubles importants en RDC dans le contexte électoral, avec un bassin de refuge couvrant une grande partie de la région CIRGL, à l’ouest (Brazzaville) au sud (Luanda, Zambie) et évidemment à l’est (Rwanda, Ouganda), ce qui fragiliserait davantage les équilibres précaires dans la région.
 
Le 05/10/2016

Onesphore SEMATUMBA

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