Elections 2011- 2013 en RDC : contexte et défis

Par Onesphore Sematumba
Juillet 2011

1. Tant que les villes sont calmes…

Le mardi 19 juillet 11, la population de Shabunda, en province du Sud Kivu, à l’est de la RDC, a posé un acte inhabituel dans la culture congolaise. Excédée par l’insécurité à laquelle elle se trouve exposée depuis plusieurs années et de l’esclavage de fait auquel elle est soumise par les rebelles rwandais des FDLR, cette population a tenté d’empêcher le retour à Bukavu d’une importante délégation qui venait d’effectuer une brève visite sur leur terrain. Avec des moyens dérisoires, des femmes et des hommes de cette cité martyre ont en effet barricadé la route et lancé des cailloux pour essayer de retenir parmi eux le Représentant spécial des Nations- Unies et patron de la MONUSCO, Roger Meece, et le Gouverneur de la Province du Sud Kivu Marcellin Cishambo. La délégation n’a pu se frayer un passage que grâce aux tirs des policiers qui ont dispersé cette manifestation d’une colère longtemps contenue.

En osant s’attaquer à deux symboles du pouvoir, cette population traduisait à la fois son ras-le-bol face à l’insécurité et son désespoir face à l’abandon de ceux qui sont censés la lui garantir.

Deux jours auparavant, ce sont les pêcheurs opérant sur le lac Tanganyika qui déposaient un ultimatum – ou un préavis de grève- si le harcèlement dont ils sont victimes de la part d’un groupe Maï Maï local ne cessait pas. En effet, le groupe Maï Maï du « général » Yakutumba a promis d’arraisonner toute embarcation qui ne lui verserait pas une redevance mensuelle de 500 USD. Ces pêcheurs, eux aussi, attendent du gouvernement congolais une protection minimale pour qu’ils puissent poursuivre leur navette entre Uvira (Sud Kivu) et Kalemie (Katanga) et par là assurer leur survie.

Dans le territoire de Beni, dans la partie septentrionale du Nord Kivu, des villages entiers se vident de leurs habitants suite à un préavis d’attaque leur transmis par les rebelles ougandais de l’ADF- NALU. Un peu plus au Sud, en territoire de Lubero, c’est un médecin, le docteur Paluku Mukongoma, qui a été enlevé en plein jour de son cabinet de travail à l’hôpital de Oïcha par des hommes en uniforme militaire. Il a disparu depuis le 1er juillet  2011 à 16 heures et on est sans nouvelles depuis lors.

Quant à la traversée de l’espace du Parc National des Virunga entre le territoire de Rutshuru et celui de Lubero, elle se fait au péril de la vie des passagers ; divers coupeurs de routes s’y livrent en toute quiétude à toutes sortes d’exactions sur cet axe important pour l’économie de la province du Nord Kivu. Les auteurs de ces actes sont souvent assimilés aux FDLR rwandais, mais sous ce label opèrent aussi des éléments de l’armée régulière –très mal payés- et des jeunes désoeuvrés locaux en quête des moyens de subsistance.

Ce tableau n’est malheureusement pas exhaustif car des zones entières aux Kivu et en province Orientale notamment se trouvent sous la coupe des rebelles étrangers et échappent pratiquement à tout contrôle gouvernemental. Plus de détails ? 7 des 8 territoires du Sud Kivu par exemple Cette donne est pourtant généralement occultée comme s’il existait un consensus tacite que, tant que tout est calme à Kinshasa et dans les autres villes principales, le reste du pays et de la population compte pour du beurre !

Dans ce contexte, parler d’élections ne relève-t-il pas de la provocation pour des femmes et des hommes qui vivent avec des baluchons sur la tête et pour qui l’espérance de vie est littéralement de « vingt-quatre heures renouvelables » ?

Ceci dit, les élections se tiendront et doivent se tenir non pas seulement parce que, comme le dit l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma dans son roman  En attendant le vote des bêtes sauvages  « le coassement des grenouilles n’empêche pas l’éléphant de boire » mais aussi parce que les élus de 2006 sont à la fin de leur mandat et qu’il faut absolument les leur renouveler ou en élire d’autres de 2011-2013, sinon la belle façade démocratique érigée ensemble avec la Communauté Internationale est en péril.

2. Les millions de la CENI 

A en croire Monsieur Daniel Ngoy Mulonda président de la Commission nationale électorale indépendante (CENI), tous les voyants sont au vert, à un peu plus de quatre mois du jour J, le 28 novembre 2011, date à laquelle chaque Congolais en âge de voter glissera de nouveau dans l’urne le précieux bulletin en vue de désigner le futur Président de la République et les futurs députés nationaux. En moins de quatre mois de son installation effective, les chiffres réalisés par la CENI sont, il est vrai, impressionnants. Elle a ainsi réussi à dépasser le seuil de 31 millions d’électeurs qu’elle s’était assigné dont 3 millions à Kinshasa, soit près de 6 millions de plus qu’en 2006. Autre exploit, à mettre sur le compte du gouvernement congolais, 110 millions de dollars US ont été débloqués en faveur de la CENI à ce jour. Si l’on ajoute les fonds alloués à la défunte Commission électorale indépendante (CEI), prédécesseur de la CENI, la participation gouvernementale dans le financement de ce cycle électoral 2011-2013 s’élève à 190 millions de dollars US, l’ambition de la RDC étant de contribuer à hauteur de 60% du budget au lieu des 10% de 2006. Autre contribution de taille : la France vient de former un premier contingent de 500 policiers congolais sur un total de 1000 qui seront commis à la police des élections, le tout pour un budget de 2 millions d’euros. En contrepartie de cette valse des millions, la CENI promet des élections irréprochables, libres, transparentes, démocratiques et terminées dans les délais prévus.

3. Les acteurs et les enjeux

Par définition, lors d’une élection, « la population concernée  transfère, par le vote de sa majorité, à des représentants ou mandants choisis, une légitimité pour exercer le pouvoir attribué à la fonction ainsi occupée, par le biais d’un contrat politique. » [1] La population joue donc un rôle central et constitue l’acteur majeur dans le jeu électoral alors que le candidat à la fonction négocie une légitimité, un mandat et essaie de vendre un projet de société qui, s’il est accepté par les électeurs, constitue la base d’un contrat. Qu’en est-il de l’expérience congolaise ?

Notons d’emblée que, contrairement à une opinion répandue, les élections de 2006 n’ont pas été les premières organisées au Congo. Il y en a eu d’autres, auparavant, sous les différents régimes et les dénominations successives du pays. Comme le constate la journaliste Marie-Soleil Frère, « … la République démocratique du Congo (République du Zaïre entre 1974 et 1998) a connu avant même l’indépendance, des élections municipales en 1957, communales en décembre 1959 et législatives en mai 1960. Après l’indépendance du pays le 30 juin 1960, les Congolais ont été appelés aux urnes pour entériner le référendum constitutionnel de 1964, pour les élections législatives de 1965 et le référendum constitutionnel de 1967. Des élections se sont ensuite déroulées dans le cadre du parti unique MPR en 1970, 1975, 1977, 1982 et 1987, ainsi que lors du référendum sur la nouvelle constitution zaïroise en 1973. Mobutu Sese Seko, candidat unique, s’est présenté au suffrage de ses concitoyens en 1977 et 1984 .»

La RDC a donc derrière elle une histoire électorale mais qui, de toute évidence, n’a pas laissé de traces indélébiles dans la mémoire collective pour deux raisons principales. La première, c’est que les élections de l’époque des indépendances se sont passées avant la naissance de la plupart des électeurs congolais d’aujourd’hui ; la seconde, c’est que celles de l’ère Mobutu tenaient tellement de la farce et du folklore que les électeurs les oubliaient au seuil même du bureau de vote. Pendant plus de quarante ans, les populations ont donc été flouées et leur pouvoir confisqué par des élites qui ont vite fait d’inverser les rôles, faisant des électeurs des mendiants et des périodes électorales de vastes marchés de dupes où les voix étaient troquées contre des caisses de bière, des pagnes et des foulards à l’effigie des candidats et autres frivolités de la même espèce.

On prend les mêmes, et on n’avance pas !Les élections de 2006 étaient une opportunité pour « le souverain primaire » congolais de reconquérir son pouvoir perdu en se repositionnant en mandataire et non en mendiant. Tel ne fut pas le cas. Les candidats, tous pétris de culture mobutienne que la plupart avaient contribué à implanter, inondèrent les populations de caisses de bière, de sacs de farine, des pagnes et de foulards et d’autres babioles sur fond d’un discours généralement creux, démagogique souvent, incendiaire parfois. Le lendemain des élections, les populations réalisèrent, un peu tard, l’étendue des dégâts : à cause des cadeaux éphémères, elles avaient légitimé, pour cinq longues années, les mêmes femmes et les mêmes hommes qui avaient sévi dans le pays depuis 1960 ; des pères siégeaient au Sénat pendant que leurs enfants débattaient à l’Assemblée nationale ; un ministre démis de ses fonctions cédait sa place au gouvernement à sa femme. Enfin une fracture Est- Ouest était remarquable en fonction des voix glanées par les deux challengers du deuxième tour de la présidentielle, Jean-Pierre Bemba ayant fait le plein de voix à l’ouest et Joseph Kabila à l’est.

Cette fragmentation au niveau national cachait mal des fragmentations plus insidieuses, au niveau des communautés, conséquences d’un vote qui a été ethnique dans plusieurs régions. En effet, dans un contexte où l’Etat avait failli à ses missions traditionnelles d’assurer la sécurité élémentaire et les services minima comme les soins de santé et l’éducation des jeunes, les liens familiaux, claniques et ethniques ont fonctionné comme des structures protectrices des individus et régulatrices de la vie sociale et, d’une certaine manière, de la vie politique. Les candidats ont ainsi largement joué sur la fibre ethnique, invitant les populations à voter pour « leur enfant », « le fils / la fille du terroir », ajoutant quelques fois la promesse de défendre ses frères et sœurs contre les « autres ». A Goma, l’on se rappelle encore la campagne de ce député provincial qui jurait qu’il ne couperait sa barbe qu’après « le retour dans leur pays d’origine de tous les Rwandais du Nord Kivu », faisant allusion aux Congolais d’expression kinyarwanda. A la fin de ce mandat, l’honorable garde encore sa barbe fleurie et pourrait la remettre en jeu dans les mois à venir pour un autre bail à l’hémicycle.

Car ce scénario de fragmentation risque, hélas, de se répéter pendant le cycle électoral. Au sommet d’abord : on  assistera certainement à une inflation de candidatures à la présidentielle comme en 2006 où les Congolais devaient choisir au premier tour entre 33 candidats dont les programmes étaient mal connus mais qui pouvaient, chacune et chacun, se réclamer d’un « fief» correspondant à son lieu d’origine, la compétition se réduisant à une course pour la délimitation des espaces au lieu d’un combat d’idées. Ainsi, la candidature des deux sœurs biologiques –même père même mère comme on dit ici- dans le Bas Congo avait paru à certains comme une incongruité alors que les deux dames appartenaient à des formations politiques différentes. Par la suite, au second tour, on a assisté à une recomposition de l’espace national par le rachat des territoires des uns et des autres en vue de la victoire finale. Deux gros blocs ont été alors formés. D’une part, l’Alliance pour la Majorité Présidentielle rangée derrière Joseph Kabila et qui comptait des acteurs importants de l’ouest dont le Parti Lumumbiste unifié (PALU) du patriarche Gizenga qui avait fait le plein des voix dans son Bandundu natal et l’Union des démocrates mobutistes (UDEMO) de Nzanga Mobutu, le propre fils du Maréchal Mobutu dont le père de Joseph Kabila avait été le tombeur. Cette alliance -surprise permettait à l’AMP de glaner des voix dans la province de l’Equateur, fief de l’autre finaliste, Jean-Pierre Bemba. Ce dernier, qui avait fait le plein de voix dans la capitale, comptait sur son bloc, l’Union pour la Nation (UN) pour occuper le fauteuil présidentiel. Mais faute d’un allié de poids dans les montagnes de l’Est, il perdit l’élection avec 42% des suffrages exprimés. Par la suite son passé de chef rebelle le rattrapera. Accusé des crimes commis par ses troupes en Centrafrique, il est arrêté lors d’un séjour en Belgique et transféré à La Haye où il doit comparaître devant la Cour Pénale Internationale (CPI). Orpheline et divisée, la jeune opposition congolaise ne jouera qu’un rôle marginal dans des institutions dominées par les affidés du Chef de l’Etat.

Le scénario de 2011 paraît plus compliqué. D’abord parce que les règles du jeu ont changé depuis janvier avec la révision précipitée de la Constitution par une Assemblée nationale tout acquise au Chef de l’Etat actuel et candidat à sa propre succession, Joseph Kabila. Selon les nouvelles dispositions, l’élection présidentielle se fera désormais à un seul tour, peu importe le score du vainqueur. Malgré le tollé suscité par ce tripatouillage constitutionnel dans l’opposition et au sein de la Société civile notamment de la puissante Eglise catholique, rien n’y a fait. L’irruption dans l’arène de deux opposants dont l’éventuelle alliance au second tour pourrait mettre en ballottage défavorable le Président en exercice a certainement joué pour beaucoup dans cette révision. Il y a d’abord Etienne Tshisekedi. Le vieux leader de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS) s’est déclaré candidat Président, après avoir boycotté le scrutin de 2006. Avec Jean-Pierre Bemba retenu par la CPI à La Haye, Kinshasa, en plus des deux provinces du Kasaï (au centre), pourrait porter son dévolu sur le vieil opposant. Il y a ensuite le bouillant Vital Kamerhe, ancien Secrétaire Général du parti présidentiel et ancien Président de l’Assemblée nationale, aujourd’hui à la tête d’un parti d’opposition, l’Union pour la Nation Congolaise (UNC) et de la coalition Alternance Vital Kamerhe (AVK), qui va chasser les voix sur les mêmes terres des Kivu où Joseph Kabila avait été plébiscité en 2006 avec comme principal propagandiste… Vital Kamerhe.

La province minière du Katanga (Sud-Est), province d’origine de Joseph Kabila, lui semble naturellement acquise de par le soutien dont il bénéficie de la part des leaders locaux tels que le Président de l’Assemblée provinciale, Kyungu wa Kumwanza, tristement célèbre pour le pogrom des Kasaïens sous Mobutu, le richissime député national Jean Claude Muyambo et le tout aussi richissime gouverneur Moïse Katumbi Chapwe. Ce dernier, qui a annoncé son retrait de toute activité politique à la fin de ce mandat, continue à clamer sa loyauté au Chef de l’Etat. Le Bas -Congo (extrême ouest) ouvrira certainement les bras à celui qui sera soutenu par le Bundu dia Mayala du député Ne Mwana Nsemi dont les visées autonomistes ne sont un secret pour personne.  Quant à l’Equateur, province d’origine des Mobutu et des Bemba, elle sera âprement disputée, aucun des deux clans ne présentant pour le moment de candidat présidentiable.

Dans pareil contexte, le scénario le plus attendu aurait été celui d’un consensus de l’opposition autour d’une candidature et d’un programme communs pour faire face au candidat du camp présidentiel et éviter ainsi une dispersion des voix et la fragmentation de l’espace électoral. Un tel schéma ne semble pas encore se mettre en place, chaque opposant estimant son heure de gloire arrivée. D’autres candidatures sont même annoncées, telle celle du Dr Oscar Kashala, arrivé cinquième en 2006, ou encore celle de François Muamba, dissident du MLC de Jean-Pierre Bemba. Cette cacophonie due à la guerre des ego fait assurément les affaires du Président sortant qui n’aura besoin que de sortir le premier de la fournée 2011, indépendamment du nombre de Congolais qui auront voté en sa faveur. Mais une alliance des opposants à la  dernière minute n’est pas à exclure totalement ni un vote sanction contre le pouvoir qui n’a pas tenu ses promesses en termes de sécurité et d’amélioration des conditions de vie des Congolais. Dans ce cas de figure, le nouvel élu serait confronté au défi de recoller les espaces du pays et lui éviter de retomber dans la situation d’avant 2002, tant les équilibres demeurent fragiles en RDC.

Un processus inachevé : à quand donc les locales ?

Le cycle électoral 2011- 2013 intervient  alors qu’en réalité celui de 2006 ne s’est jamais achevé. Il y a eu d’abord un référendum constitutionnel, la présidentielle, des législatives nationales et provinciales au suffrage direct et des scrutins indirects pour la désignation des sénateurs et des gouverneurs de province. Et puis, rien. Les élections urbaines, municipales et locales, pourtant programmées, n’ont jamais été organisées alors qu’elles auraient servi à impulser la décentralisation prônée par la nouvelle Constitution. Tout s’est passé comme si, dans la logique pyramidale strictement verticale en place depuis l’indépendance, les institutions de la base, surtout en milieu rural, n’étaient, politiquement, d’aucune importance. A moins que ce ne soit une stratégie délibérée du pouvoir en place. En effet, si les populations ont été privées d’une occasion de se choisir des représentants de proximité qui leur auraient été d’autant plus redevables qu’ils ne les abandonneraient pas pour aller faire la politique « ailleurs » - une fois élus, les députés rejoignent leur poste dans la capitale nationale ou provinciale et n’en reviennent qu’à la fin du mandat pour solliciter un autre suffrage – le fait d’occulter les élections locales a permis au pouvoir en place de nommer lui-même, par décrets, les animateurs de l’administration locale (maires, bourgmestres, administrateurs des territoires, commissaires des districts). Cet appareil administratif pourrait renvoyer l’ascenseur en influençant éventuellement le vote des administrés en faveur des candidats du pouvoir qui les a placés à leurs postes actuels.  Dans la programmation actuelle, les élections locales sont renvoyées en 2013 à la fin du processus, avec tous les risques de les « oublier » de nouveau, à moins que la mémoire du Pasteur Ngoy, le président actuel de la CENI soit plus fiable que celle de l’Abbé Malumalu, l’ex-président de la défunte CEI. Encore qu’il faudra compter avec la volatilité de la situation sécuritaire dans les milieux ruraux où même les rebelles armés étrangers comme les FDLR ont été enrôlés et pourraient influer sur le processus, soit en le perturbant par leur activisme militaire, soit en faussant les résultats par leur propre vote quand on sait qu’en RDC les étrangers de l’intérieur tout comme les Congolais de l’extérieur n’ont pas le droit de vote.

A quoi sert un parti politique ?

Pendant ce temps, alors même que la campagne électorale n’a pas encore commencé, les uns et les autres affûtent leurs armes en vue des élections. Sous prétexte de mobilisation des citoyens pour leur inscription au rôle électoral (enrôlement), les futurs candidats sont revenus vers « leurs bases » et, faisant d’une pierre deux coups, ont implanté leurs partis actuels. Car, entre-temps, la plupart d’entre les députés nationaux ont adhéré à d’autres regroupements ou créé des partis censés leur procurer un autre mandat. Cette inflation des partis va certainement ajouter à la confusion et à la fragmentation dont je parlais ci-haut, la grande majorité de Congolais n’ayant pas une éducation suffisante pour se retrouver dans la jungle des sigles surtout lorsque le porte-étendard (le fils /la fille du coin)  appelle –déjà !- ses électeurs à voter pour quelqu’un d’autre, à la présidentielle. Comme l’observait récemment un analyste de la vie politique au Nord Kivu, « en 2006 nous avons élu des députés ; en 2011 ils sont tous devenus des partis politiques » !

Cette transhumance d’un parti à un autre, cette quête permanente d’une « autorité morale » et cette fertilité dans la création des sigles (400 partis politiques seraient recensés par le Ministère de l’Intérieur à ce jour) illustrent les propos de M. Djoli Eseng’ekeli :

« Les partis politiques congolais d’hier comme d’aujourd’hui demeurent des partis éphémères, fragmentaires, des partis circonstanciels, propriétés d’individus, des partis essentiellement urbains, sans vision programmatique précise ni base idéologique claire, des partis « fourre-tout » à connotation tribale, régionaliste, opportuniste et clientéliste. » [2]

4. A chacun ses mirages

Le 30 juin 1960, les Congolais ont fêté dans l’allégresse une indépendance dont ils attendaient des miracles. Le lendemain 1er juillet 1960, aucun miracle ne se produisit et les témoins de cette époque assurent que, depuis ce jour-là, le pays a amorcé une dangereuse marche à reculons. En 2006, les descendants des témoins de l’indépendance et les survivants de la marche arrière ont jubilé, à l’occasion des premières élections libres, démocratiques et transparentes. Les candidats ne nous avaient-ils pas promis, lors des discours arrosés de bière et agrémentés des foulards, « un pays plus beau qu’avant » le lendemain des scrutins ? La paix, le pain, l’eau, l’électricité, l’emploi, rien n’a été oublié dans le chapelet des promesses. Cinq ans plus tard, la désillusion est grande et le dégoût perceptible. « Je n’irai pas voter, cela ne sert à rien sauf à enrichir ceux qui sont au pouvoir », affirme un déçu de 2006. Sentiment largement partagé, en dépit de l’engouement observé pour l’enrôlement et des bruyantes processions qui accueillent et accompagnent les politiciens aux aéroports et aux ports à l’occasion de leurs tournées pré-électorales. L’engouement pour l’enrôlement s’explique par le fait que la carte d’électeur tient lieu de carte d’identité nationale provisoire ; l’enregistrement au rôle revêt donc un aspect administratif d’état - civil qui motive autant les Congolais que la perspective de voter. Quant à la mobilisation des sympathisants des politiciens, personne n’est dupe : elle est proportionnelle à la capacité financière du concerné qui pourvoit les motards en carburant, prend des camions et des bus en location, prend en charge la soif et la faim des manifestants.

L’impression générale est donc que « les élections, ça ne sert à rien », même pas à faire naître un embryon de démocratie. Celle-ci ne peut pousser que sur un terreau où les populations sont dotées d’une culture politique suffisante pour qu’elles osent interpeller leurs élus qui, comme nous le disions plus haut, leur doivent leur légitimité et leur sont donc redevables et comptables. Des efforts devraient donc être menés dans l’accompagnement des Congolais vers cette culture politique, ce qui commence par la mise en place d’un système éducatif global orienté résolument vers la formation du citoyen, ce qui n’est malheureusement pas le cas actuellement. Par ailleurs, les révoltes comme celles constatées au sud Kivu où des populations excédées ont exprimé leur ras-le-bol face à ceux qui leur doivent la protection, sont un petit pas dans la bonne direction. Car nous croyons que sans une petite dose de « révolte constructrice », aucun changement positif ne pourra s’opérer pour les Congolais.

Onesphore SEMATUMBA
Juillet 2011

 
[1] Source : Internet, Wikipédia.
[2] DJOLI Eseng’ekeli, cité par OBOTELA RASHIDI N., « Elections 2011 : Profil des candidats et des partis politiques », in Congo- Afrique nº 456, p.415.

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