EN ROUTE VERS LES ELECTIONS DU 23 DECEMBRE 2018 | NE NOUS TROMPONS PAS D’ENJEUX

A l’approche d’une échéance décisive
 
Si la classe politique de notre pays décide de puiser dans sa conscience le sursaut dont elle a besoin pour assumer les responsabilités qui lui incombent dans la société congolaise aujourd’hui, il est possible que les élections législatives et  présidentielles prévues pour le 23 décembre prochain s’organisent dans le calme et la sérénité. Cette possibilité dépend aussi de la capacité de tout notre peuple à puiser en lui les énergies de foi en son pouvoir d’être le souverain primaire qu’il est censé être et de faire le choix de ses dirigeants sur la base de ce qu’il veut que notre patrie soit et se forge comme destinée dans le monde.
Depuis 2016, tous les débats publics au Congo ont tourné autour de ces élections que nous attendons tous maintenant. Les yeux rivés vers l’horizon de cette échéance, des dialogues ont été organisés entre les forces politiques du pays, avec des succès mitigés que nous connaissons. Des marches de protestation contre les atermoiements  sur le calendrier électoral ont mobilisé des Eglises et des mouvements citoyens. On a entendu surgir du sein du monde universitaire des mots d’ordre et des appels de soutien pour l’organisation des suffrages crédibles. Des citoyens congolais ont même payé de leur vie cette demande des élections libres et transparentes.
Dans cette atmosphère de turbulences, de confrontations, d’espoirs et de découragements, d’avancées et de reculs, du jeu obscur des acteurs politiques dans leurs stratégies pour la conquête du pouvoir ou pour le maintien au pouvoir, tout semble conduire, tant bien que mal, au grand rendez-vous du 23 décembre 2018.
Concrètement, plus cette échéance approche, plus les antagonismes s’exacerbent non seulement entre le gouvernement en place et l’opposition, mais aussi entre les militants des partis politiques chauffés à blanc par leurs leaders devant les perspectives qui s’ouvriront ou se fermeront selon les attentes des uns et des autres. Comme si on s’attendait à un combat des gladiateurs au lieu d’une compétition démocratique autour des projets politiques pour orienter le futur du pays, tout est mis en branle pour démoraliser l’adversaire : disqualification de certains candidats à la présidence de la République, accusations sur un système de fraude électorale déjà mis en place avec des machines à voter non fiables, procès d’intention malveillants sur des liens de certains leaders avec des forces obscures étrangères qui veulent balkaniser et exploiter le Congo, résultats supposés déjà programmés en pourcentages pour les législatives, dénonciation d’une parodie d’élection, menaces de boycott du processus en cours et annonce de lendemains orageux pour la nation congolaise si rien n’est fait pour que les choses changent.
Du côté du peuple congolais, en même temps que l’intérêt pour les élections se manifeste par l’important nombre de candidats qui se présentent à l’échelle provinciale ou nationale, on sent aussi le doute s’installer sur la possibilité même d’organiser les élections à la date prévue.
La question qui se pose dans cette atmosphère d’intérêts, de tensions et de doutes est celle-ci : les forces politiques, les mouvements citoyens et le peuple congolais connaissent-ils véritablement les enjeux des élections qui se profilent à l’horizon. ?
 
Sur l’arrière-fond d’un manque de tradition électorale solide
 
On ne peut pas dire que notre pays a en son sein l’expérience électorale qui puisse servir de tradition pour savoir où nous allons et ce que nous devons faire dans la situation actuelle d’attente des élections qui viennent. Mis à part les suffrages démocratiques de 1960 remportés en toute transparence par Lumumba et les élections plus ou moins acceptables de 2006 qui fondèrent notre Troisième République, nous avons été habitués aux élections sans consistance organisées sous le long règne de Mobutu pour soutenir, valider et soutenir son régime qui fut tout sauf démocratique.  Nous avons été conditionnés à vivre dans des ambiances électorales où tout était joué d’avance, où aucun débat sérieux n’a pu s’organiser autour des projets de société clairs face auxquels il fallait choisir pour orienter l’avenir. Là où il y a eu possibilité de débat réel face à un choix clair, c’est moins sur les projets de société que sur les personnes et leur tempérament qu’il a fallu se décider. On a eu aussi à enraciner dans nos esprits des réalités pathologiques comme le vote sur base purement ethnique, autour des intérêts de gain financier pour des individus et leurs clans, sans aucune conscience capable d’aller au-delà du nombril des acteurs politiques en présence.
Nos élections ont été ainsi viciées dans ce qu’elles devaient signifier. Au lieu de viser les enjeux de la construction de notre nation sur la base des intérêts supérieurs de l’Etat, des valeurs fondamentales de l’être-ensemble et du vivre-ensemble, des rêves communs et des utopies communautaires pour notre avenir, elles se sont réduites à des luttes dominées par ce que nous avons tous appris à appeler la politique du ventre et l’accès à la mangeoire nationale. Elles ont été brisées dans leur dynamique  par le désir de dominer le champ social avec des mécanismes de violence physique ou symbolique ainsi que par le souci de durer le plus longtemps possible quand on est en position de force, ou de déstabiliser le plus fortement possible celui qui est au pouvoir et son système lorsque l’on est soi-même en posture d’opposition.
Dans ces conditions, les élections sont un champ de guerre et la politique se réduit à un jeu de massacres qui ne laisse aucune place à la réflexion sur les problèmes du pays et les moyens de les résoudre en profondeur. Cette politique sans pensée directrice perd aussi le sens de l’horizon dans lequel toute action pour des changements profonds et positifs devrait s’inscrire. A savoir : l’affirmation des droits humains inaliénables, la capacité d’assumer les devoirs citoyens fondamentaux et la prise en charge par chaque personne du pouvoir de changer radicalement les choses là où elle a le pouvoir de les changer. Coupé de ce socle des droits, de devoirs et du pouvoir de changement à toutes les échelles et dans tous les champs de la société, l’engagement citoyen dont les élections sont la manifestation tourne à vide et danse sur le vide.

Cerné par des régimes politiques autoritaires et dictatoriaux
 
Aujourd’hui, il n’y a pas que notre histoire immédiate au Cogo qui nous empêche de nous concentrer sur les enjeux essentiels des élections qui se préparent maintenant dans notre pays. Il y a aussi le fait que notre nation vit cernée par des pays dont les régimes politiques sont au mieux des régimes autoritaires et au pire des dictatures pures et simples. Le système électoral qui s’y déploie n’a pas le visage serein des patries où s’organisent des élections libres, transparentes et crédibles. La tentation est grande d’inscrire notre processus électoral à nous dans la même dynamique, par mimétisme, avec la conviction qu’on n’a rien à perdre à faire ce que tout le monde fait et à vivre comme tout le monde vit autour de nous.
Cette tentation nous fait oublier la vocation qui est celle du Congo dans l’Afrique d’aujourd’hui : la vocation d’être la nation dont la position géographique au cœur du continent est aussi une responsabilité. Depuis les indépendances africaines de 1960, cette responsabilité a été plusieurs fois définie par des penseurs importants en Afrique et dans le monde. Cheikh Anta Diop voyait en notre pays le cœur du panafricanisme. Kwame Nkrumah rêvait du Congo comme la pulsation même des Etats-Unis d’Afrique. Frantz Fanon se représentait l’Afrique comme un revolver dont la gâchette est au Congo, Théophile Obenga ne cesse de rappeler encore aujourd’hui que Kinshasa doit avoir d’ambition de devenir la capitale de l’Afrique unie. Fabien Eboussi Boulaga affirme : « Si le Congo se réveille, toute l’Afrique se réveillera ».
Toutes ces affirmations montrent à quel point ce n’est pas notre pays qui doit suivre la voie des régimes politiques qui l’entourent. C’est plutôt notre pays qui doit indiquer la voie d’une démocratisation de toute l’Afrique en devenant lui-même une grande démocratie au cœur de l’Afrique. Faute d’avoir compris cela, nous avons perdu le sens de la vocation qui est la nôtre.
Nous ne pouvons pas penser les élections qui s’annoncent avec l’esprit de promotion des pouvoirs forts qui font de la dictature, éclairée ou aveugle, le chemin de l’avenir. Ce qui est important, c’est de faire de la démocratie au sens fondamental le cadre global pour construire le nouveau Congo. En parlant de la démocratie globale, il faut insister sur le fait qu’elle ne doit pas être une décalque des démocraties représentatives qui servent de modèle à beaucoup de rêves de démocratie en Afrique, mais de la capacité de mettre sur pied des régimes politiques qui se dotent d’institutions et de dynamiques centrées sur nos problèmes de fond aujourd’hui, sur la défense de nos intérêts vitaux, sur les valeurs positives de nos cultures et sur les rêves et les utopies pour imaginer un avenir différent de notre situation actuelle dans le monde.
Nous avons à imaginer cette démocratie pour la vivre et nous devons choisir les personnalités qui doivent nous gouverner en fonction de leurs capacités à ouvrir à notre pays cette voie lumineuse.
La meilleure manière de nous assurer du chemin qu’ouvre les prétendants au pouvoir à l’échelle locale, à l’échelle provinciale ou à l’échelle nationale, c’est de connaître et d’étudier leurs projets de société et leur programme d’action. Cela exige que le peuple congolais, dans l’ensemble de ses mouvements de lutte comme au cœur des aspirations de sa population, regarde dans cette direction et croie à la possibilité d’habiter cet horizon.        
 
Se concentrer maintenant sur les enjeux fondamentaux
 
La perspective qui doit s’ouvrir, il ne convient pas de la penser et de la voir dans un esprit naïf ou selon un angélisme romantique. La naïveté serait de croire que d’ici les prochaines élections, le Congo aura à sa disposition des institutions et des personnalités prêtes pour la démocratie globale dont nous parlons.  Rien ni personne ne descendront tout de suite du ciel pour faire du champ politique une sphère angélique au Congo. Il n’y aura pas non plus ici et maintenant, des changements où s’accompliraient nos rêves romantiques d’un Congo idyllique. Ni le peuple congolais actuel ni ses dirigeants actuels ou futurs, ne sont des êtres du ciel et ils ne seront pas des entités des sphères angéliques. Quand on va aux élections, il est bon de le savoir pour choisir les personnes les moins nuisibles possibles et le système le moins nocif  possible par rapport aux attentes des populations.
A ces personnes, à leurs idéologies et à leurs systèmes, la responsabilité du peuple est de bien les entourer, de bien les surveiller, de bien les éclairer et de bien les guider sur les enjeux fondamentaux que les élections ont le devoir de révéler à leur conscience  et à la conscience de tous. Notamment :
Les enjeux économiques : mettre en place des stratégies fertiles pour vaincre la misère, juguler la crise sociale, combattre le chômage, bâtir des infrastructures, créer la richesse et bien la répartir dans toutes les couches de nos populations ;
Les enjeux politiques : organiser la société pour y vaincre l’insécurité, la corruption, l’impunité et toutes les forces du désordre et du chaos qui ont transformé notre pays en modèle absolu de ce qu’il ne faut pas faire quand on veut être un régime politique qui veut changer la société ;
Les enjeux culturels : transformer les imaginaires viciés de l’homme congolais en remettant au cœur de notre société une éthique des valeurs de grandeur, de dignité, de liberté, de créativité et de respect de soi et des autres dans une communauté d’harmonie relationnelle.
Les enjeux géostratégiques : mettre notre pays sur l’orbite d’un rayonnement splendide à l’échelle du monde, grâce à des réalisations ambitieuses et visibles qui imposent le Congo comme pays-phare par sa réussite aux yeux de toutes nos nations. 

Lignes de la méthode pour des élections paisibles
 
Si tous ces enjeux sont au cœur des élections dans notre pays aujourd’hui, il est bon de ne pas perdre de vue que l’important maintenant est d’avoir des élections paisibles. Dans le contexte d’insécurité et de violence où vivent nos populations dans beaucoup de nos régions, la paix est sans doute la préoccupation essentielle qu’il ne convient pas de perdre de vue. A la lumière de cette préoccupation, nous devons savoir que toutes les élections ont un amont et un aval : l’amont est la période où elles se préparent et l’aval, c’est le temps où elles donnent les fleurs de leurs promesses en termes d’institutions, de moralité publique et de la fécondité de l’être-ensemble.     
       En aval, les élections du 23 décembre ne se préparent pas dans des conditions paisibles. Aucune confiance des acteurs politiques du pouvoir en place et de l’opposition les uns en les autres, aucun programme clair proposé à la discussion publique de la part des uns et des autres, sauf peut-être les lignes d’incantation sur le patriotisme souverainiste d’une part et la volonté stratégiquement affirmée  par les pragmatiques et les réalistes internationalistes d’ouvrir clairement le Congo  au monde et aux institutions internationales, d’autre part.  On est plus dans une guerre politique de tranchées que dans une préparation sereine d’une compétition électorale civilisée.
Au rythme où vont ces jeux dangereux entre  ceux qui se croient être les bons et ceux qu’ils désignent comme les mauvais, le risque est d’avoir en aval des élections ce que nous y auront semé dès aujourd’hui, à savoir : le désordre et le chaos. L’après-élection sera alors le règne des tensions, des affrontements, des vociférations contestatrices des résultats du scrutin, des combats de coqs entre les leaders  et du désarroi profond pour toutes nos populations. Personne n’aura ni le temps, ni l’opportunité ni la volonté de s’occuper des intérêts du pays. Nous aurons organisé les élections pour rien : aucun changement, aucune transformation profonde n’auront laissé une empreinte fertile pour notre avenir.
Pour éviter cette perspective de catastrophe, nous avons encore le temps de reprendre notre destin en main en organisant ce que nous n’avons pas encore réussi à organiser vraiment dans notre pays pour unir nos forces : dialoguer, nous mettre ensemble pour discuter des problèmes du pays et des intérêts supérieurs de l’Etat, confronter nos projets de société et nos programmes d’action avec l’intention de nous donner les énergies nécessaires à la construction d’un Congo à la hauteur de nos rêves.
 
Conclusion
 
Pour le temps court qui nous reste avant les élections, notre responsabilité comme citoyens congolais, à quelque niveau de l’échelle politique que nous soyons, l’heure est à la décision qu’il faut prendre : ou nous travaillons dans la concorde et la coopération compétitive sereine en vue de sauver l’avenir de notre pays, ou nous tombons dans le risque de voir notre pays s’effondrer et s’engloutir dans la désintégration.
Entre ces deux options, le choix est clair. Il faut le faire clairement au plus profond de nos désirs et de notre volonté. Tout est à situer dans l’horizon de cet idéal et à vivre dans la perspective de l’atteindre, même si tout doit être fait également dans les contraintes des réalités qui nous entourent et nous caractérisent, ici et maintenant.

Godefroid KA MANA

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