Le rôle de la Société civile régionale et internationale dans la recherche des solutions aux problèmes des minerais des conflits en RDC.

Introduction

Depuis une dizaine d’années, les minerais de l’est de la République démocratique du Congo (RDC) sont largement soupçonnés d’être au centre des conflits qui embrasent cette partie du pays. La cassitérite, qui est le minerai de l’étain, et le coltan dont est extrait le tantale, et le wolframite dont on extrait le tungstène, ont ainsi été classés du jour au lendemain « minerais du sang » ou « minerais de conflits »  dans une zone où, pourtant, les conflits et les violences sont largement antérieurs à une exploitation minière artisanale qui s’est installée suite à l’insécurité qui a mis à mal l’économie agro-pastorale depuis le déclenchement des guerres qui se sont succédé à partir de la fin des années 1990 et qui ne se sont jamais arrêtées jusqu’à ce jour, alors que le pays est dans la onzième année après la signature de l’Accord de cessez-le-feu de Sun City, censé avoir mis un terme au conflit en RDC. Ainsi, du jour au lendemain, les provinces du Nord et du Sud Kivu sont passées du statut fort envié de greniers de la RDC à celui peu enviable de pourvoyeurs de minerais de sang.

L’équation exploitation minière = conflits dans l’est de la RDC a été depuis lors consacrée et reprise par bon nombre d’analystes et plusieurs initiatives politiques et diplomatiques ont été prises en suivant cette ligne. Au niveau intérieur, la mesure phare aura été la suspension de toute exploitation minière dans cette zone par le Président Joseph Kabila en septembre 2010 à partir d’un syllogisme imparable : l’exploitation des minerais génère les conflits, si nous arrêtons l’exploitation minière, nous aurons arrêté les conflits. La mesure a été appliquée, l’exploitation minière s’est arrêtée, entraînant bien d’autres secteurs de la vie économique dans son effondrement, mais les conflits ont demeuré. La mesure a ensuite été levée, sans toutefois parvenir à remettre  le secteur sur ses pieds. Le choc avait été rude et, entre-temps, l’administration américaine avait voté la loi Dodd-Franck dont l’application intégrale constituait un embargo de facto, comme l’ont clamé les opérateurs économiques du secteur minier eux-mêmes.

Bien avant ces mesures extrêmes, d’autres initiatives étaient pourtant en cours en vue de la régulation d’un secteur qui s’était imposé comme une sorte d’alternative en temps de guerre même si, il est vrai, il ne concernait directement qu’une poignée d’individus. Pour la plupart de ces initiatives, il fallait mettre en place des mécanismes pour « normaliser » l’activité minière, en assainissant la filière du trou à l’usine de transformation finale.

Certaines d’entre elles étaient portées par des organisations de la société civile régionale et internationale qui y ont associé parfois les opérateurs économiques et, exceptionnellement, des organisations de la société civile congolaise.

Initiatives de la Société civile régionale et internationale : une énumération à la Jacques Prévert [1]  !

On ne compte plus les mécanismes inventés par la Société civile régionale et internationale pour essayer de conjurer le mauvais sort attaché désormais aux minerais de l’est de la RDC et, par ricochet, à tous ceux qui les manipulent. Bien  qu’il soit malaisé de distinguer clairement les initiatives qui relèvent exclusivement des organisations de la Société civile de celles mises en place par les organisations politiques régionales et internationales telles que la CIRGL [2] et l’OCDE voire de celles imaginées par les groupes et entreprises impliqués dans l’exploitation des minerais. Une liste de ces initiatives se trouve dans le dossier « No Kivu, no conflict ? » [3] que Pole Institute vient de publier.

Toutes ces initiatives extérieures ont vu le jour en RDC du fait de l’absence de toute initiative cohérente et lisible de la part de l’Etat congolais qui s’est retranché dans une attitude de dénonciation et de lamentation face au « pillage de ses ressources » sans véritablement essayer de trouver et d’imposer des pratiques qui permettraient le passage du pillage à un commerce rentable où chaque acteur à chaque maillon trouverait son compte.

Et comme dans tout inventaire à la Prévert, toutes ces initiatives se chevauchent dans un manque criant de coordination, comme cela a été constaté lors du forum conjoint OCDE- CIRGL- Groupe d’experts des Nations Unies de novembre 2012. A cette occasion, le BGR (allemand) avait dénoncé très vigoureusement ce chevauchement et ce déficit de coordination de toutes ces initiatives qui produisent des montagnes de papiers et très peu de résultats.

Il va sans dire que l’irruption des mesures politiques internes (suspension présidentielle de l’exploitation des minerais) ou externes (loi Dodd-Franck) a eu l’effet de celle d’un éléphant dans une boutique de porcelaines pour ces autres initiatives. La plupart de mesures phares consistaient à assurer la traçabilité des minerais dont les colis devaient être étiquetés pour en faciliter le suivi sur la longue route du puits à l’usine. Comment dès lors faire le suivi d’un produit condamné à l’immobilisme et étiqueter un sac enfoui au fond d’un entrepôt fermé ?

Société civile régionale et internationale et société civile nationale : manipulation et instrumentalisation tous azimuts

Autant la société civile régionale et internationale entretient avec les acteurs étatiques et économiques régionaux et internationaux des rapports de collaboration ou de complémentarité – parfois si étroits que les lignes de démarcation ne sont pas nettes- autant ceux qui la lient à la société civile nationale (congolaise) sont empreints  de condescendance sinon d’instrumentalisation. Tout se passe comme si les « locaux » devaient servir de porte-voix, sinon de marchepied, pour faire triompher les idéologies contradictoires et conflictuelles des ONG dites du nord. Deux écoles  se disputent le terrain idéologique sur la thématique des minerais de l’est de la RDC. La première, incarnée par des ONG comme Enough Project et Global Witness, soutient que la guerre de l’Est de la RDC est une guerre économique pour le contrôle des minerais  et que les autres causes, s’il y en a, sont secondaires. L’autre école, plus nuancée, se refuse à  toute simplification outrancière d’une situation de conflit complexe où plusieurs facteurs entrent en ligne de compte. Ces ONG du nord ont développé plusieurs stratégies pour faire triompher leur position en fidélisant des affidés parmi les ONG de la RDC sans se soucier des intérêts des populations congolaises.

La première de ces stratégies consiste à faire circuler des espèces de pétitions qui sont signées par des « partenaires » congolais qui n’ont été partie prenante de l’initiative qu’au moment de cette signature. La seconde, beaucoup plus choquante, est l’utilisation physique de certains acteurs de la société civile congolaise comme des Joker pour déconstruire les thèses de leurs collègues qui ne vont pas dans le même sens que celle de leurs partenaires du nord. C’est ainsi que lors d’une mission effectuée aux Etats-Unis auprès du Département d’Etat par des acteurs de la Société civile de l’est de la RDC pour dénoncer les effets pervers de la loi Dodd-Franck sur l’économie et les populations congolaises, une ONG américaine a fait venir un Congolais de Goma qui était en mission en Europe afin qu’il vienne tenir un discours plus conforme à la thèse du « partenaire » américain. Il traversa l’Atlantique, récita sa leçon et repartit vers l’Europe pour poursuivre sa mission. Un véritable raid, à l’américaine1

Minerais de l’est de la RDC et conflits

Comme nous l’avons dit plus haut, une certaine opinion, y compris au sein de la Société civile régionale et internationale, associe l’exploitation des minerais et les conflits cycliques de l’est de la RDC. Cette équation est simpliste à plus d’un titre et ne résiste pas à une simple critique. Si tel est le cas, comment pourrait-on justifier que depuis que ce secteur est en difficulté (2010) les bandes armées se soient multipliées et que beaucoup de jeunes gens les aient rejointes ? S’agissant justement de ces bandes armées, la plus médiatique d’entre elles, le M23, occupe Rutshuru et  Nyiragongo, deux territoires sans aucune activité minière [4] et cette rébellion n’a pas encore tenté d’étendre ses conquêtes vers des zones plus riches en minerais. On pourrait aussi ajouter le fait que les conflits de l’est de la RDC sont largement antérieurs au boom minier qui a connu son apogée en 2000 avec la fièvre du colombo-tantalite au Nord et au Sud Kivu. Signalons enfin que les différentes milices qui se sont partagées l’espace de l’est de la RDC trouvent dans leurs zones respectives d’influence des ressources qui leur assurent la survie et même l’enrichissement. Il s’agit des taxes abusivement prélevées sur les activités agricoles, le commerce, la circulation sur les routes et sur les sentiers, etc. Une économie de cueillette et de prédation au détriment des populations locales qui sont pressurées par des jeunes qui, souvent, affirment avoir monté leurs groupes pour les protéger. Les Seigneurs de guerre, les politiciens, les belligérants et tous les autres détenteurs du pouvoir à l’Est de la RDC ne sont pas intéressés par les minerais ; ils  courent  derrière l’argent. S’ils le trouvent par les minerais, c’est parfait ; sinon, ils le trouvent autrement.

Conclusion

La Société civile régionale et internationale, à travers les ONG du nord, multiplie des initiatives pour exorciser et désenvoûter un secteur minier de l’est de la RDC depuis que celui-ci est au centre des préoccupations politiques internationales à travers divers instruments (loi Dodd-Franck, rapports d’experts des Nations Unies, etc.) pour qui les minerais de cette partie du pays sont les « enfants sorciers » par lesquels les malheurs et les calamités s’abattent sur la grande famille congolaise.

Tout en lui prêtant le bénéfice de la bonne foi, il est cependant clair que cette Société civile-là :

  • agit  en ordre dispersé
  • en suivant des agendas qui ne sont pas lisibles pour la RDC et pour les Congolais
  • et n’est donc pas assez cohérente pour que a somme de ses initiatives ait un impact positif sur  secteur minier afin que son exploitation profite au pays et à ses habitants.

Au-delà de l’évidence que cette Société civile regroupe des dynamiques plurielles et éparses qui se retrouvent parfois par hasard au chevet de la RDC à la manière des médecins en vacances qui se télescopent autour d’un accidenté qu’ils tentent de ranimer, cette cacophonie trouve son explication, entre autres :

  1. dans la primauté des intérêts des acteurs extérieurs – y compris ces ONG qui jubilent au triomphe de leurs positions idéologiques et académiques- sur ceux des Congolais
  2. dans l’absence ou la faiblesse de l’Etat
  • qui manque de vision claire et cohérente et n’impose pas un cadre dans lequel devraient s’inscrire les initiatives extérieures
  • qui « n’a pas la main » dans ce que font ces acteurs extérieurs : on ne compte plus le nombre de réunions sur la RDC où les Congolais sont soit ignorés, soit réduits à une portion congrue alors qu’on parle de leur présent et de leur avenir.

Que dire enfin de ces situations rocambolesques d’ « absences in praesentia », comme à cette réunion de l’OCDE tenue à  Paris en l’absence de la délégation gouvernementale congolaise qui se trouvait pourtant dans la capitale française mais qui, à l’heure de la réunion, léchait les vitrines des magasins et des boutiques ? En privilégiant le shopping au brainstorming, les délégués ne se trompaient pas seulement d’exercice ; ils se trompaient de rôle. Ils se croyaient maîtres du jeu  et de l’agenda ; en arrivant à la fin d’une réunion qui s’était déroulée sans eux, ils ont dû se rendre à l’évidence : être au centre des intérêts, ce n’est pas donné !

Onesphore Sematumba
Kinshasa,3 mai 2013

 
 
[1] « Longue liste de choses qui n'ont pas forcément de rapport les unes avec les autres », du célèbre poème « Inventaire » de Jacques Prévert (1900-1977) publié dans le recueil Paroles.
[2] Conférence internationale sur la Région des Grands Lacs.
[3] Dominic Johnson, No Kivu, no conflict ? The misguided struggle against « conflict minerals » in the DRC, Pole Institute, April 2013.
[4] La partie minière du territoire de Rutshuru, la collectivité de Bwito riche en nobium, est sous le contrôle des FARDC et des FDLR.

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