Où en sommes-nous avec l’émergence de la RDC ?

Où en sommes-nous avec l’émergence de la RDC ?
Kä Mana

Il n’y a pas longtemps, le mot « émergence » était dans toutes les bouches des acteurs économiques et des responsables politiques de la RDC. Il désignait le nouveau grand rêve du Congo et nombreux ont été nos compatriotes qui y ont cru, soit parce qu’ils cherchaient à soutenir l’orientation du gouvernement pour le redressement du pays, soit parce qu’ils pensaient que notre peuple avait dans l’idée d’émergence un levier mental fort pour la construction de l’avenir, soit parce qu’ils étaient pris dans le mimétisme à la mode qui pousse beaucoup de pays à se mettre dans les mêmes sillons que les inventeurs des nouveaux concepts à l’échelle internationale.
Après une période d’intense échauffement rhétorique et de forte irradiation discursive dans les hauts lieux du pouvoir politique et dans les hautes sphères intellectuelles, on sent aujourd’hui une baisse de tension dans la foi en l’émergence du Congo et même un abandon du mot dans le discours national, comme s’il ne s’était agi, en fait, que d’un slogan étincelant mais vide, d’une incantation pathétique sans grande énergétique de sens pour notre nation. Pourquoi ce recul de la foi du Congo en lui-même et ce revirement de situation concernant le devoir d’émergence ?

L’accoutumance aux slogans vides
Il faut dire avant tout que l’émergence comme mot s’est inscrite chez nous dans la grande tradition de slogans politiques qui chantent plus qu’ils ne parlent, qui font du bruit pour ne rien dire et obéissent au goût congolais d’invention rhétorique sans qu’une réelle volonté nationale n’engage des actions de changement du côté des dirigeants comme du côté des populations. Tout le temps de la Deuxième République a été une longue période d’inflation de ces slogans qui n’ont rien donné en énergie de construction d’une nation moderne. On n’est pas sorti de cette auberge avec la Troisième République. Un simple regard sur notre passé politique ressusciterait des mots d’ordre fougueux dont les effets sont nuls : « Retroussons les manches », « Faisons de l’agriculture la priorité des priorités », « Construisons le nationalisme congolais qui ne soit ni à gauche ni à droite », « Bâtissons la philosophie de l’authenticité », « Engageons-nous dans l’Objectif 80 », « Sachons qu’il faut servir et non de se servir », « Réussissons le septennat du social », « Entrons dans une société de l’espoir », « Ouvrons les cinq chantiers de la République », « Lançons la révolution de la modernité ». L’avènement d’une société de l’émergence s’inscrivait dans ce génie rhétorique flambant. Son slogan risque de s’éteindre de la même manière que les incantations qui l’ont précédé et celles qui l’ont suivi.
Deux raisons pour cela
Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi est-il si difficile au Congo de transformer des mots d’ordre en autre chose qu’en slogans vides et en incantations stériles ? Pour deux raisons principalement.
La première est la prédominance de la politique dans la conception et la vision des mots d’ordre qui concernent le destin global du pays. Tout est fait de telle manière que les forces politiques s’arrogent le droit de penser que le pays, ce sont les politiciens seulement, et que leur parole est parole d’Evangile pour toujours, glorieuse et indubitable. Or, l’image globale des hommes et des femmes politiques est tellement désastreuse dans notre nation qu’il est difficile de croire aux incantations qu’ils lancent et de les transformer en énergies d’action. Dans l’imaginaire public, on sait que le champ politique national est une mangeoire lamentable et que ceux qui y accèdent n’ont pas une grande idée de la solidarité pour construire une grande nation. Les populations n’ayant pas foi dans les incantations magnifiées par la sphère du pouvoir politique, rien ne peut les engager à des actions collectives alimentées par une forte volonté de changer le pays. C’est le fossé entre les fabricants des slogans et les énergies sociales capables d’action de transformation de la réalité vécue qui fait qu’aucun des mots d’ordre lancés par les politiques ne prenne corps en termes de construction d’une nouvelle destinée pour le pays. L’émergence comme concept et comme orientation est tombée dans ce fossé. Si nous voulons lui donner un contenu sérieux et l’assumer comme dynamique d’action, il est temps de la déconnecter d’une certaine vision de la politique en RDC aujourd’hui.
La deuxième raison de l’échec des incantations politiques qui ont balisé l’histoire de notre pays depuis notre indépendance est fortement liée à la première. Quand les populations ne se sentent pas impliquées dans le destin de leur pays et qu’elles perdent foi dans les orientations politiques de leur nation, il est difficile de leur faire comprendre que les mots d’ordre venant d’en haut sont autre chose que des slogans : ce sont des cris de guerre. Et comme dans toute guerre, les cris doivent être au service des stratégies de victoire. On doit s’attendre dans ce contexte à voir le pays tout entier s’embraser dans des réflexions et des actions stratégiques qui dépassent le champ politique pour s’incarner dans toutes les sphères de la transformation sociale : imaginaire, science, technique, économie, finances, culture, éducation, communication, spiritualité, religion, armée et bien d’autres. En RDC, aucun des mots d’ordre politique n’a eu jusqu’ici cette dimension globale et n’a été lesté d’une orientation stratégique digne d’une guerre véritablement globale pour la grandeur de notre nation. L’émergence comme concept souffre de cette pathologie.

Repenser et vivre autrement l’émergence maintenant
La tâche aujourd’hui, c’est de repenser la dynamique d’émergence non pas à la seule échelle de la parole politique engluée dans l’idée pessimiste et négative qu’en ont les populations, mais de mobiliser toutes les forces vives de la nation pour que tout le monde comprenne de quoi il s’agit. C’est-à-dire la construction d’une nation sur la base du génie de tous les hommes et de toutes les femmes du Congo dans le domaine où ils ont le vrai pouvoir d’agir là où ils sont, grâce à leurs actions individuelles et collectives, en vue de changer concrètement l’image du Congo et des Congolais dans le monde d’aujourd’hui. Concrètement signifie :
- prendre son lieu de vie comme le lieu où l’on doit faire émerger une autre réalité en rupture avec les pathologies bien connues dont souffre le pays ;
- décider d’être le levier de ce changement dans son mode de penser et d’agir, de telle manière qu’on n’attende pas des solutions aux problèmes du haut des sphères politiques, mais d’en bas, dans les capacités de responsabilité et d’organisation citoyennes.
A ce niveau, l’émergence, c’est la transformation de soi et de son milieu de vie selon des perspectives nouvelles bien visibles, avant qu’il ne s’agisse de l’émergence du pays et de sa destinée. C’est une question d’engagement à sortir de l’ordre du négatif par la force que l’on développe en soi afin de devenir autre, plus riche, plus fort, plus fertile, plus fécondateur.
A l’échelle d’une nation, il s’agit de conjoindre les forces créatrices de la communauté, de les organiser à nouveau frais et de les tendre vers la plus haute idée que l’on puisse donner au pays sur sa grandeur et ses ambitions, dans tous les domaines. A ce niveau, on n’émerge pas seul ni en petit groupe, on naît de nouveau dans son génie créateur grâce à la production d’un nouvel imaginaire collectif où sont mobilisés les idées, les mythes, les représentations collectives et les utopies grandioses qui sont les vrais leviers de l’action pour la transformation concrète du vécu. Transformation concrète veut dire ici :
- construire une économie forte avec des acteurs économiques ayant le monde dans son ensemble comme horizon ;
- construire une politique de grandes ambitions et de grandes actions visibles au cœur des chantiers qui impressionnent le regard et frappent l’attention ;
- construire de la comparaison avec les pays qui sont aux avant-postes de la réussite en matière de développement humain durable ;
- construire un système de recherche et d’éducation qui produit des stratégies du changement au jour le jour, grâce à une dynamique scientifique et technique de haute énergétique.
L’émergence ainsi conçue relie les forces spirituelles que l’on a en soi-même comme pays et communauté destin avec les énergies créatrices que qu’on promeut dans les grands champs de transformation sociale : économie, politique, culture, science et technique.
Une dimension est essentielle dans cette vision de l’émergence : la capacité d’information et de communication qu’une nation développe pour faire passer partout les idées dont sont porteuses les dynamiques d’émergence. C’est là que l’organisation politique devient indispensable comme tuyaux de mots d’ordre dont l’efficacité dépend de la qualité des dirigeants et de la solidité des institutions. C’est un problème d’éducation des leaders et de la formation des peuples à la responsabilité citoyenne.
Au Congo, toutes les dimensions du devoir d’émergence que nous venons de présenter ont encore à être mise en lumière dans le système éducatif, afin de faire comprendre à chaque Congolaise et à chaque Congolais que le temps de l’émergence est arrivé à l’échelle des individus comme à l’échelle de toute la nation. Il faut pour cela sortir de la culture des incantations pour construire une culture de l’action de transformation sociale, à tous les niveaux de la vie nationale.
Où en sommes-nous au Congo, selon cette perspective ? Nous sommes à l’heure de la remobilisation de nos consciences et de nos énergies créatrices autour de l’idée de l’émergence comme vision de nous-mêmes et comme volonté de changer notre pays dans le sens le plus fertile et le plus créatif.

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