Odeur du pétrole dans le graben congolais : la conservation de la nature en sursis !

Odeur du pétrole dans le graben congolais : la conservation de la nature en sursis !

1. Gestion à plusieurs vitesses des ressources transfrontalières partagées.

Deux ressources transfrontalières partagées, le pétrole dans le Graben albertine entre l’Ouganda et la RD Congo, le gaz méthane du lac Kivu entre le Rwanda et la RD Congo attirent l’attention de nombre d’observateurs et chercheurs intéressés dans la bonne gestion des ressources partagées.

Les trois pays frontaliers, l’Ouganda, le Rwanda et la RD Congo, co-gèrent depuis un temps la conservation et le tourisme des gorilles des montagnes autour de la chaîne des volcans Virunga et leur savoir faire exemplaire de cette gestion d’une ressource partagée, notamment la redistribution équitable des revenus du tourisme, devrait inspirer et  s’étendre sur les autres ressources qu’ils partagent, notamment le pétrole et le gaz. 

Un protocole de principe a été signé en juin 2009 entre le Rwanda et la RD Congo pour l’exploitation du gaz méthane dans le lac Kivu [1] dont les réserves sont estimées à 55 milliards de Nm3. Mais jusqu’à présent, seul le Rwanda a démontré un intérêt dans l’exploitation de ce gaz en initiant un projet pilote à Rubona/Gisenyi censé produire autour de 4 MW qui est déjà en fonction.  Il serait entrain de finaliser un autre projet de construction d’une centrale thermique à Kibuye alimenté par le gaz méthane du lac Kivu d’une capacité de 35 MW [2] . Le projet conjoint annoncé d’exploitation de gaz méthane de plus ou moins 200 MW [3] entre le Rwanda et la RD Congo est resté lettre morte et la RD Congo traîne toujours ses pieds.

La découverte des gisements de pétrole dans le lac Albert entre l’Ouganda et la RDC attire aujourd’hui plusieurs grandes compagnies pétrolières dans la région, après qu’une petite compagnie junior, Heritage Oil, a fait des travaux préliminaires de collecte des données géologiques et géophysiques, des études et des analyses géochimiques des échantillons déterminant les acquisitions sismiques du côté est du lac Albert sur la rive ougandaise. Les réserves ougandaises évaluées entre 800 millions et 2.5 milliards de barils sont subdivisées en cinq blocs et les blocs 1, 2, 3 et 4 réputés potentiellement rentables sont partagés entre trois grandes compagnies principales, l’anglaise Tullow oil, la chinoise CNOOC et la française Total. Ces dernières compagnies sont à l’œuvre et l’Ouganda espère passer en phase d’exploitation dans les mois à venir.

Du côté de la RD Congo, comme il s’agit du même bassin du Graben albertine et que les eaux et les rives congolaises du lac Albert devraient logiquement avoir les mêmes potentialités, les mêmes compagnies pétrolières qui opèrent du côté ougandais sont intéressées dans l’exploration et l’exploitation des gisements du pétrole congolais. Les réserves potentielles congolaises non encore évaluées sont déjà subdivisées en cinq blocs. Les blocs 1 et 2 qui couvrent la rive ouest du lac Albert sont les plus convoités par les compagnies opérant du côté ougandais et naturellement sont objets des disputes.

En effet, une compagnie canadienne, Heritage Oil, a signé un protocole d’accord d’exploration le 2 juin 2002 avec le gouvernement de Joseph Kabila dans un territoire que ce dernier ne contrôlait pas à l’époque. En 2005, après un appel d’offre lancé par le gouvernement congolais et gagné par Heritage Oil, les blocs 1 et 2 de la rive congolaise du lac Albert ont été répartis entre Heritage Oil et Tullow oil, une compagnie anglaise ayant acheté une partie des parts de Heritage Oil, et la compagnie congolaise Cohydro. Depuis, à moins de 4 ans, les blocs 1 et 2 sont passés entre les mains de plusieurs compagnies pétrolières en compétition selon qu’un ministre congolais à l’énergie remplaçait un autre. En juillet 2006, Tullow oil, ayant racheté les  parts d’Heritage Oil, réclamait être en possession des blocs 1 et 2 après avoir signé un contrat de partage de production avec le ministre de l’énergie Salomon Banamuhere.  En 2008, le nouveau ministre de l’énergie, Lambert Mende, offrait le bloc 1 à une société sud-africaine, Divine Inspiration, qui appartiendrait au neveu de l’actuel président Jacob Zuma. En 2010, Céléstin Mbuyu rejeta le candidat de son prédécesseur et signa un contrat de partage de production avec deux compagnies britaniques domiciliées aux Iles Vierges, Caprikat Ltd et Foxwelp Ltd.

2. SOCO Intenational dans le bloc 5 : gros nuages au-dessus du Parc Natianal des Virunga (PNV).

Les blocs 3, 4, et 5 qui couvrent la partie sud du lac Albert, la vallée de la Semliki et une grande partie du Parc National des Virunga sont confrontés à deux logiques contradictoires, celle du profit généré par l’or noir et celle de la conservation de la nature du Parc National des Virunga devenu un patrimoine mondial de l’humanité suite à un accord signé entre l’UNESCO et le gouvernement congolais en 1979. Le bloc 3 appartiendrait à  la société française Total en partenariat avec une société sud-africaine Sac Oil. Le bloc 4 n’a toujours pas eu de preneur et serait convoité par une société italienne ENI.

Quant au bloc 5, un contrat de partage de production a été signé le 5 décembre 2007 entre le ministre  congolais à l’énergie, Lambert Mende et trois compagnies associées, Dominion Petroleum Congo, une société sud-africaine représentée par Michel Garland, SOCO Exploration – Production DRC, une compagnie affiliée à Dominion et représentée par Roger Cagle, et Cohydro, une compagnie congolaise représentée par Michel Lady Luya, président du conseil d’administration et Jean Yembeline Kodangba, administrateur délégué général. En octobre 2011, un mois avant les élections, le ministre de l’énergie, Célestin Mbuyu a confirmé ce contrat en autorisant à la société SOCO de mener des activités d’exploration dans le PNV [4] .

Total s’est montré prudent. Jusqu’à présent, il  concentre ses recherches exploratoires dans la partie située entre le sud du lac Albert à la périphérie du parc, et aurait obtenu du gouvernement congolais l’autorisation de procéder à des tests sismiques aériens dans la partie couverte par le PNV.

Cette autorisation accordée à Total de pouvoir faire des tests sismiques aériens,  et celle accordée à SOCO de mener carrément des activités d’exploration annoncent-elles une bataille perdue de la conservation de la nature ? Pourtant, l’ancien ministre de l’environnement, José Endundo s’était montré ferme dans son communiqué de presse du 17 mars 2011 dans lequel il suspendait toutes les activités de prospection pétrolières dans le parc des Virunga avant qu’une évaluation environnementale stratégique, exhaustive, transparente et inclusive ne soit faite [5]  

La situation est encore plus compliquée pour le bloc 5, une concession dont  plus de 50 % couvrent la superficie naguère appartenant au parc national des Virunga. Ce parc créé en 1925 a toujours conservé jalousement sa faune et sa flore, sa biodiversité et son écosystème malgré un combat d’usure contre le braconnage et le grignotage de ses terres périphériques du domaine de chasse par les populations riveraines. Le premier revers d’envergure que ce patrimoine mondial a connu fut les flux massifs des réfugiés rwandais de 1994 suivi par une décennie des rébellions qui ont fait fuir les animaux rescapés vers son prolongement naturel dans le Queen’s Elisabeth Park en Ouganda. Les perspectives d’exploitation des gisements de pétrole dans cette partie du Graben albertine viennent hypothéquer voire annihiler les efforts de reconstruction de cet environnement naturel rare.

3. SOCO pour le bien-être des populations : le miroir aux alouettes.

Le bras de fer annoncé par José Endundo n’aura pas duré longtemps. Les affaires ont pris le dessus. Son hôtel à Goma situé au bord du lac dans le quartier Himbi aurait été racheté par la même compagnie SOCO.  Et en perdant les élections de novembre 2011, il n’est plus ministre de l’environnement et tourisme. De son côté, SOCO intensifie une campagne de soutien en sollicitant les faveurs de certains députés nationaux originaires de la région ainsi que certains militaires en poste sur terrain [6] . Nous avons constaté lors de notre entretien  avec les notables hutu de Rutshuru le 2 mai 2012, que SOCO promet des merveilles aux populations locales, notamment une embauche massive, alors qu’avec la technologie moderne, même la main d’œuvre qualifiée employée n’est pas énorme. Un ancien ministre de l’énergie originaire de la région leur a dit séance tenante « qu’il a visité les installations offshore à Matadi et qu’à sa grande surprise pas plus de 30 Congolais qualifiés travaillaient sur la plateforme ». Nous avons constaté lors de notre entretien que la campagne démagogique de SOCO bénéficie d’un déficit d’information. Bien que plusieurs contrats portant sur les mines et les hydrocarbures soient sur le site du ministère des mines, les populations vivant dans le Nord-Kivu profond n’ont pas accès à ces informations et un effort de communication serait nécessaire. Nous leur avons promis de leur fournir les informations en notre possession.

La volonté du gouvernement de s’enquérir des estimations exactes des réserves pétrolières du Graben albertine est somme toute légitime et souveraine. Cependant, il n’a ni les moyens ni les compétences pour le faire et compte sur le savoir faire et les moyens financiers des compagnies pétrolières étrangères qui ne peuvent le faire de façon désintéressée. Elles travaillent pour le profit et non pour la charité. Et si les réserves importantes sont découvertes, la tentation pour les compagnies pétrolières de jouer le tout pour tout pour exploiter ces gisements sera d’autant plus forte. Et face aux autorités congolaises qui se succèdent en signant des contrats léonins moyennant des commissions juteuses, la bataille pour la conservation du Parc National des Virunga s’annonce longue et difficile. D’autant plus que certains députés originaires du Nord-Kivu remettent déjà en cause la loi congolaise de 1969 interdisant l’exploitation minière et pétrolière dans les parcs nationaux. Ils estiment que la résolution 1514 de l’ONU autorise les peuples à disposer de leurs ressources naturelles et proposent de trouver une façon de concilier la protection de l’environnement et l’exploitation des ressources [7] . Un combat inégal entre les compagnies pétrolières aux ressources financières énormes et la conservation de la nature est déjà engagé. Il est impératif d’informer les populations concernées quant aux enjeux en compétition pour qu’elles puissent exprimer leur avis.

Aloys Tegera
Juin 2012

 
[1] James Karuhanga, New Times, « Rwanda – DRC agree on a joint power project », June 23rd, 2009.
[2] Salvator Sunzu Ntigambirizwa,, « Situation énergétique dans la CEPGL », in Regards Croisés no 22, Pole Institute,  août 2008, pp. 50
[3] Radio Okapi, « RDC – Rwanda : 300 millions de dollars pour l’exploitation commune du gaz méthane du lac Kivu », 12 juin 2009.
[4] Lettre de ONG européennes, Londres, 4 mai 2012.
[5] AFP 17 mars 2011
[6] Lettre de l’ONG Innovation pour le développement et la protection de l’environnement (IDPE) au gouverneur de la province du Nord.Kivu, Goma, 17 janvier 2012.
[7] Misser François, « Total veut forer chez les Gorilles », TAZ, avril 2012.

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