Papa Wemba ou l’invention d’un mythe dans la société congolaise

Papa Wemba ou l’invention d’un mythe dans la société congolaise

Par Tshiunza Mbiye et Kä Mana

Au-delà de l’émotion profonde suscitée par la mort de l’artiste congolais Papa Wemba et de toutes les expressions d’incrédulité, de souffrances et de stupeur qui ont creusé les sillons pour une longue période de deuil où il faudra faire mémoire de la riche existence de ce musicien de stature planétaire, il y a lieu maintenant de réfléchir sur ce que sa vie et sa mort ont apporté à notre nation.
Nous devons nous consacrer à cet exercice de pensée afin de ne pas laisser l’écume émotive submerger l’essentiel de l’orientation d’une vie dont les dimensions de fond interrogent l’être même de notre pays dans sa vision du monde et dans son univers imaginaire.
Les questions de base
Pour nous qui avons vu le surgissement spectaculaire de cet homme dans la musique congolaise au début des années 1970 ; pour nous qui avons assisté à toutes les étapes de son développement et de sa consécration comme « Star » dans le ciel congolais, africain et mondial avant de le voir s’effondrer en plein concert dans un festival international à Abidjan ; pour nous qui avons contemplé les splendeurs des spectacles féeriques que notre nation a mises en scène pour l’accompagner à sa dernière demeure, nous savons que la trame de la vie de Jules Shungu Wembadjo dévoilerait tout son sens pour notre pays si on la soumettait à un questionnement philosophique de fond. Il s’agit, en fait, de la comprendre à la lumière des interrogations suivantes :
- Quelle a été la logique de fond qui a structuré les aléas de l’existence de Papa Wemba dans ses différentes phases de construction d’elle-même comme configuration de personnalité dans une resplendissante carrière musicale ?
- Sur quelles valeurs la trajectoire vitale de cet artiste s’est-elle fondée et comment l’homme a-t-il vécu ces valeurs dans ses relations sociales quotidiennes ?
- Quel sens ultime la star congolaise s’est-il donné comme horizon dans les orientations et les choix fondamentaux pour réussir sa vie ?
La logique d’une vie d’artiste
Dès qu’il est apparu sur la scène de la musique congolaise moderne, Papa Wemba s’est imposé dans une dynamique de rupture et d’innovation. Toute sa vie se déroulera sur le fond de cette dynamique jusqu‘au matin du 24 avril 2016 où il rompt spectaculairement avec la vie et renouvelle par sa mort l’image qu’il avait passé toute sa vie à construire comme « Star ».
Les gens de notre génération se souviennent de l’irruption de l’orchestre Zaïko Langa Langa sur la scène de notre musique congolaise moderne. Ils se souviennent d’une voix à nulle autre pareille qui s’imposa comme souffle nouveau dans le grand souffle novateur des jeunes qui sortaient tout d’un coup le pays de l’univers de la Rumba classique incarnée par les aînés que furent Docteur Nico, Tabu Ley Rochereau et François Luambo dit Franco. Il n’y avait pas de doute : un nouveau style venait de naître. Il avait un tempo spécifique, une rythmique inattendue et la force d’une jeunesse sortant de l’enfance et défiant avec vigueur les monuments de l’imaginaire musical congolais.
Papa Wemba rompra avec Zaiko Langa Langa et lancera plus tard sa propre ligne musicale que sera l’orchestre Viva La Musica, après d’autres petites ruptures qui l’avait vu s’épanouir dans des groupes comme Isifi et Yoka Lokole, encore dominés par la tendance Langa-Langa.
C’est en effet en 1978 que Wemba prend l’envol de sa propre virtuosité en remportant tous les grands prix de cette année-là : meilleur musicien, meilleure chanson, meilleur orchestre, meilleur orchestration d’ensemble et meilleure danse (l’inoubliable Mukonyoyo dont la gestuelle des bras et des jambes écartés ensemble animait tout le corps dans une attitude d’ouverture majestueuse à tous les souffles du monde).
Il devenait ainsi un des grands maîtres incontestés dans la musique congolaise et s’engageait dans une voie originale qu’il cassera un temps lui-même dans une autre rupture retentissante : celle qui l’intégrera dans la World Music où il devint spectaculairement un carrefour de rythmes et de mélodies d’innombrables horizons. Il s’enfanta ainsi comme une « Star » planétaire et sa voix s’affirma comme le symbole d’une certaine Afrique destinée à conquérir le monde entier.
Entre ce moment de l’explosion mondiale de son talent et celui de la solidification de son groupe Viva La Musica des années auparavant, Papa Wemba avait créé la panique dans son orchestre en allant, selon ses propres mots, à l’université musicale Afrisa, de Tabu Ley Rochereau. En donnant ce statut à l’Afrisa, tout donnait l’impression qu’il rompait avec son propre être pour naître dans le style classique des anciens dont le style Zaïko Langa-Langa l’avait coupé. Viva La Musica traversa une période d’incertitude que surent gérer des jeunes dynamiques comme Sacré Marpeza non pas comme artiste-musicien de la dimension de Papa Wemba, mais comme motivateur psychologique, jusqu’au retour du Maître au bercail.
Depuis lors, Papa Wemba a nagé entre son style local Viva La Musica et son étincèlement planétaire dans la world Music. Les deux sillons se fécondèrent l’un l’autre et la « Star » congolaise s’y plut jusqu’à la dernière période de sa vie où il revint à la Ruma classique que son album Maître d’école éleva à une dimension de sagesse musicale et sociale paisible, loin des charivaris des jeunes gens d’aujourd’hui dont les rythmes tonitruants et les danses endiablées ont coupé le Congo de son génie originaire de douceur et de tempo tendre.
Dans cette trajectoire de ruptures et d’innovations, Papa Wemba a pourtant gardé une ligne de fond qui l’a rendu célèbre de génération en génération : il a toujours aimé un travail de qualité, avec des flammes et des souffles qui visaient le plus haut niveau d’un art musical qu’il a su maîtriser dans une conscience de grandeur extraordinairement vivant. C’est cela qui a fait sa force et a fait briller son étoile en RDC, au Congo et dans le monde. Dans les ruptures et les innovations, il est resté fidèle à la seule réalité qui fut la trame même de sa vie : la musique, ses scintillations flamboyantes et ses enchantements radieux. Cela seul a compté pour lui et cela seul a unifié sa vie d’artiste durant toute sa trajectoire d’homme et sa splendide carrière d’artiste.
Valeurs et antivaleurs d’un metteur en scène de sa propre vie
Papa Wemba a été un véritable metteur en scène de sa propre vie et un créateur de sa propre image autour des valeurs et des antivaleurs qu’il a assumées sans complexe, dans la même logique de ruptures et d’innovations qui a structuré et modulé toute son existence.
On l’a vu commencer sa carrière comme un jeune homme timide et effacé qui a décidé intérieurement de se hisser au sommet de la musique congolaise par le travail, le courage, la détermination et la volonté d’excellence. Cela lui a permis de vaincre sa psychologie de jeune homme modeste et de s’imposer dans une double image grâce à laquelle il a créé une vision du monde et un style de vie qui ont fasciné les jeunes pendant de longues années.
Premièrement, il s’est mis en scène comme un chef coutumier dans un village purement inventé au cœur de la ville de Kinshasa : le village Molokaï, une configuration géographique qu’il a dessiné lui-même à partir des initiales de noms de rue où sa magie a porté comme une lumière dans les ténèbres. Lui dont le destin a été intégralement formaté par Kinshasa comme esprit et comme mode d’être, il est parvenu à semer dans l’esprit des jeunes une vision traditionnelle d’une chefferie dont la musique a été le suc et l’idéologie. Personne ne lui a jamais contesté ce statut et il s’est emparé de l’imaginaire d’une population qui l’a ainsi intronisé dans une ambition dont il était le seul à connaître l’ampleur et les irisations. Il s’est inventé en chef coutumier africain et il s’est vraiment cru Roi d’une tribu pourtant purement imaginaire : il a ainsi vécu son propre rêve comme une réalité. La valeur fondamentale de cette foi en lui-même a un nom : la grandeur. Papa Wemba s’est imaginé « Grand » au sens traditionnel d’homme-force et cette invention a pris dans la société congolaise une dimension de puissance sur les imaginaires, surtout pour les jeunes.
Deuxièmement et selon le même schéma, mais cette fois suivant les rythmes d’une modernité spécifique propre à l’esprit de jeunes des deux rives du fleuves Congo dont Kinshasa et Brazzaville sont des symboles éclatants, il est devenu le Roi de la SAPE, cette société des ambianceurs et personnes élégantes dont il a incarné l’esprit avec les deux autres figures emblématiques du mouvement : Strevos Nyarkos (Kinshasa) et Jo Ballard (Brazzaville), vrais maîtres d’une religiosité flamboyante qui s’est donné le non de Kitendi.
L’ambition de l’esprit SAPE était avant tout de faire de l’élégance une valeur vitale pour la jeunesse. Mais tout s’est vite dévoyé en une mentalité d’antivaleurs dont Papa Wemba porte la responsabilité par la force de sa stature de grande « Star » de la musique congolaise, africaine et mondiale. Cette mentalité, tout le monde en connaît les éléments structurants : un imaginaire de l’apparaître sans l’être, des habitudes dispendieuses qui conduisent au vol, au détournement des fonds et à l’escroquerie organisée, une idéalisation de l’Europe et de ses modes de vie au point de donner aux jeunes un esprit d’aliénation, d’extraversion et d’admiration fascinée de la civilisation occidentale comme Eldorado, avec pour conséquence la tentation d’entrer illégalement, par tous les moyens nécessaires, dans l’Arcadie euraméricaine. Papa Wemba s’est retrouvé en prison pour s’être plongé lui-même dans le commerce des entrées frauduleuses en Europe. Son étoile s’est ternie et il a dévoilé l’inconsistance de la « Sapologie » comme philosophie et comme pratique sociale. De la grandeur du chef coutumier comme homme-force qu’il ambitionnait d’être, il s’est effondré dans la futilité d’une jeunesse sans foi en l’Afrique comme force de valeurs de civilisation.
L’expérience de la prison l’a conduit à une rupture fondamentale avec lui-même comme Pape de la SAPE : il a découvert la foi en Dieu et cela l’a transformé en un sage dont le titre de Mwalimu (éducateur) qu’il s’est donné lui-même traduit la sagesse. Les dernières années de sa vie ont été plus dominées par cette sagesse de vie que par les flamboiements du Sapeur, même s’il se plaisait toujours à se mettre de temps en temps en scène comme le Maître de la sapologie congolaise. L’âge l’avait mûri et les valeurs sur lesquelles il insistait dans ses échanges avec son biographe officiel Jean-Paul Ilopi Bokanga sont les valeurs d’une société congolaise des hommes et des femmes créateurs d’une grande destinée pour leur pays. Son retour à la Rumba comme style immortel de la musique congolaise n’est pas seulement une réconciliation avec le terroir et les sources de l’art musical congolais, mais un retour au fond de lui-même pour découvrir un certain Congo du respect de soi et des autres, de la joie calme de vivre et de la tendresse heureuse d’être une société qui avance doucement vers la confiance en son destin : le Congo émergent.
Les choix politiques de Papa Wemba se fondent sur cette sagesse : au lieu de l’agitation propre à une jeunesse et à une opposition radicale qui veut des révolutions fracassantes à tout prix, il a choisi de faire confiance en ce qu’il considérait comme l’expression légitime des intentions de notre peuple, c’est-à-dire le pouvoir en place. Il l’a fait sans petit calcul mesquin ni flatterie niaise pour les gouvernants. Il l’a fait également sans confiance béate dans le discours idéologique en place ni mépris pour d’autres personnes qui ont fait d’autres choix que lui. Sa bataille de fond comme vieux sage a été de tout faire pour que la démocratie s’instaure au Congo dans la paix et le respect des lois de notre pays.
Mourir en spectacle dans un pays qui a besoin de mythe pour s’unifier
Au début de cette année 2016, l’idée que la nation congolaise se faisait de Papa Wemba était écartelée entre d’une part les personnes qui ont en tête le Mwalimu qui a travaillée à la construction sociale de son image d’artiste vieillissant rempli de sagesse, et d’autre part le jeune kinois dont la vie a été celle de la glorification de la SAPE et de la propagation des antivaleurs parmi les jeunes fascinés par les modes vestimentaires européens et américains. Pour les uns, Papa Wemba incarne un certain honneur de la nation congolaise et une certaine réussite musicale enviable. Pour d’autres, il a fait dérailler la jeunesse congolaise vers l’inconscience et l’irresponsabilité ; il l’a transformée en coquille vide qui refuse de voir l’essentiel de l’être pour s’accrocher inutilement au paraître futile, servile et inconsistant.
Aucune de ces images ne saisit le sens d’une existence dont les deux pôles s’imbriquent dans la dimension d’une vie de « Star » qui se met constamment en scène et se théâtralise pour attirer l’attention sur elle à coup de symboles vestimentaires, de succès artistiques, de sobriquets mirobolants comme ceux de chef coutumier, de Roi de la SAPE, de Kuru Yaka, de Bakala Diakuba ou bien ceux plus valorisants comme Mwalimu, Maître d’école. Dans tous ces noms, une quête de soi de l’artiste se dessine et creuse des sillons qui conduiront à ce que Shungu Wembadjo pouvait espérer de mieux pour un artiste de son niveau : mourir en plein spectacle, devant une meute de journalistes et de faisceaux de cameras pour immortaliser l’instant fatidique. Cet instant, par son solennité, est devenu l’instant de la transformation de l’homme en dieu : le dévoilement de la lumière profonde d’une vie, comme cela arrive dans les grandes mythologies de l’humanité. C’est ce dernier moment qui a rassemblé tout le passé de l’homme et l’a transfiguré en un mythe pathétique dont le Congo avait besoin pour élever sa propre image dans le monde.
Nous avions besoin d’un mythe fort au Congo et Papa Wemba l’est devenu. Nous avons, en tant que nation, transformé cet homme en icône éternelle qui rassemble tous nos rêves. Il s’est élevé à une dimension de symbole et de légende inattendus pour unir le Congo dans les émotions pathétiques et les espérances grandioses du peuple. Ce mythe, ce symbole, cette légende, nous savons que la politique congolaise ne peut pas l’être dans ses figures qui dansent aujourd’hui dans un vide de pensée, de responsabilité, de capacité de dialoguer et de prendre au sérieux le destin du Congo. Face à cette politique du vide, le destin nous a donné un artiste-musicien comme le grand rêve de ce que nous aimerions être comme pays : une terre qui s’unifie dans la plus haute idée qu’il peut avoir de lui-même.
Inutile de nous demander si Papa Wemba méritait ou non toutes les splendeurs qui ont entouré ses obsèques : la vérité est qu’il a, par sa mort, donné à la nation l’opportunité de se regarder autrement qu’avec les yeux du désespoir et du désarroi. Nous avons vu en lui ce que nous aimerions célébrer en nous-mêmes, nous Congolaises et Congolais : le regard admiratif du monde entier sur notre génie et ses réalisations. Personne d’autre ne pouvait représenter ce fond lumineux de nous-mêmes qu’un artiste-musicien de talent, quels que soient ses défauts d’homme. Ni en politique, ni dans la société civile, ni dans le champ économique, ni dans le monde des savoirs et des connaissances, nul Congolais ne peut aujourd’hui brandir l’étendard d’une réussite qui fasse que les autres nations nous contemplent dans notre grandeur. Papa Wemba l’a fait. C’est cela que l’émotion populaire a reconnu et c’est cela que les hautes instances de manipulation de pulsions collectives ont voulu exploiter, avec raison, pour faire resplendir en un homme toutes les richesses de notre culture congolaise dans l’éclat de tout son génie.

Conclusion
Il convient de tirer deux grandes leçons de choses dans la mort de Papa Wemba et son immédiate résurrection dans l’imaginaire congolais aujourd’hui :
- En premier lieu, il faut savoir que l’art et son univers sont un haut lieu de rassemblement d’un peuple dans ses affects de fond et ses richesses de culture. Un peuple comme le nôtre ne peut pas ne pas en prendre acte et s’engager dans la promotion des artistes pour élever la conscience de lui-même au plus haut degré de sa flamboyance.
- En deuxième lieu, il est du devoir des pouvoirs publics de mettre sur pied des structures solides pour que les arts comme tels deviennent des dynamiques fondamentales de fertilisation du génie créateur de notre nation, en même temps que les sciences et les grandes recherches dans le monde de la connaissance.
Si la mort de Papa Wemba nous fait prendre conscience de cette double réalité, Shungu Wembadjo aura mérité les splendeurs des obsèques que le peuple congolais a organisées en son honneur. Il peut ainsi fertiliser de sa substance la plus haute le besoin que nous sentons en nous tous de voir émerger le nouvel homme congolais nourri de tous les mythes de notre grandeur à bâtir.

Tshiunza Mbiye et Kä Mana
Professeurs

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