Pour l’émergence du pouvoir économique des femmes en République Démocratique du Congo

Pour l’émergence du pouvoir économique des femmes en République Démocratique du Congo
Le temps d’un nouvel esprit et de nouvelles initiatives
Kä Mana

Le pouvoir économique des femmes est sans aucun doute l’une des clés de l’émergence du Congo dans l’économie mondiale aujourd’hui. Dans la politique actuelle de notre pays, cette clé n’est pas encore utilisée de manière consciente, rationnelle et satisfaisante, avec des outils de construction d’un leadership économique féminin fort et solide, orienté vers l’investissement du génie créateur des femmes congolaises dans le développement de la nation. Il faut aujourd’hui bâtir cette politique, l’organiser, la développer fermement et la promouvoir comme orientation fondamentale pour une société d’émergence et de promotion humaine.
Une question d’importance capitale
Quand on regarde l’évolution des conditions de vie des femmes et le développement de leur situation dans l’ensemble du champ social dans notre pays, on peut affirmer que d’immenses progrès ont été accomplis. Depuis les grandes campagnes des années 1970 sur le thème de l’émancipation de la femme congolaise sous le régime Mobutu jusqu’aux préoccupations actuelles du « Gender » comme lieu de visibilisation du pouvoir des femmes au sein des institutions de la République, le pays avance dans la bonne direction. Même sans résultats spectaculaires ni réalisations fascinantes qui auraient pu porter notre pays au premier plan mondial en matière des réformes politiques, juridiques et institutionnelles au profit des Congolaises, il est clair que les transformations culturelles de la vision de la femme dans la société et les changements d’ordre mental contre des coutumes rétrogrades et des archaïsmes masculinistes se sont opérés. Ils se poursuivent au jour le jour et nos débats de société sur le « Genre » et la condition des femmes montrent que les vieilles citadelles du machisme et de la phallocratie n’ont plus d’avenir. L’avenir est plutôt dans la construction d’une société où les valeurs comme celles de la parité, de l’égalité, de la justice, de l’équité et du respect du « Genre » dans la société seront de plus en plus le sol fertile de notre destinée, sous la pression de nouvelles tendances de culture et de civilisation dans le monde. Les combats pour les droits des femmes dans une société de paix, contre les violences basées sur le « Genre » et contre les discriminations qui dévalorisent les femmes sont devenus maintenant un champ d’engagement prometteur, à la fois pour les femmes elles-mêmes et pour les hommes. Il existe une dynamique de fond dans ces domaines : elle fertilise la réflexion et l’action d’innombrables organisations non gouvernementales des femmes et d’innombrables collectifs d’engagement en vue d’une société conforme aux valeurs de « Genre ». Le dynamisme de ces associations et collectifs est impressionnant, de même qu’est fascinant leur pouvoir de pression tranquille sur le progrès des mentalités.
Dans l’ensemble, comme dans toute lutte pour changer en profondeur, il y a toujours de réticences à considérer que les combats pour les droits des femmes et pour le développement de leur génie dans la société va dans le bon sens. On sort souvent des chiffres qui indiquent que les choses n’avancent pas vite : qu’il n’y a pas suffisamment de femmes au gouvernement, dans les institutions politiques les plus significatives comme le Sénat et la chambre basse, que la situation est la même dans la direction des institutions universitaire et dans les grands postes de responsabilité sociale.
Ce qu’on ne dit pas souvent, c’est que derrière les chiffres décevants, il y a des tendances prometteuses et que la bataille doit être de renforcer ces tendances pour donner à la femme congolaise la place qui doit être la sienne dans le développement du pays : la place d’une puissance créatrice qui se consacre à la construction d’une société émergente.
C’est dans cette perspective que la question du pouvoir économique des femmes est capitale pour notre nation. Elle porte sur la mobilisation du génie féminin en matière de création des richesses et d’ambition financière sur le marché non pas seulement national, mais aussi africain et mondial.

Nos faiblesses, nos limites
Dans ce domaine, les progrès ne sont pas à la hauteur des enjeux. Les femmes congolaises sont essentiellement confinées dans l’économie informelle que dominent le petit commerce et les activités de petite envergure, sans grand horizon d’émergence pour une nation qui ambitionne de s’imposer sur le marché mondial. Autant en littérature, le pays a eu des femmes de grande force comme Clémentine Faik-Nzuji et Elisabeth Mweya Tolande ; autant en politique des figures comme celles de Nzuji Wa Mbombo ou Sophie Kanza ont imposé leur présence magnifique sur la scène nationale ; autant dans le domaine religieux brillent des meneuses d’hommes comme la prophétesse Olangi Osho dans sa fabrique des miracles ambigus et problématiques qu’est l’Eglise du combat spirituel dans notre pays, autant dans le domaine économique le vide est infini, intersidéral. L’absence de grandes femmes d’action financière et de création des richesses y est vertigineuse et littéralement infâme.
Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que de développement du pouvoir économique des femmes n’a pas encore été au centre des préoccupations des politiques et des stratégies de développement dans notre pays. Certes, nous avons eu dans notre histoire des moments étincelants où le discours nationaliste a célébré le thème de ce qu’on appelait dans le temps l’émancipation de la femme, mais ce discours n’est jamais devenu une pratique économique pour l’émergence des femmes qui soient financièrement au cœur de la construction de la modernisation et du développement de notre nation. Nous avons pendant longtemps exalté la fête du 8 mars en l’honneur des femmes avec des mots d’ordre brillants, mais cela n’a jamais vraiment dépassé les clairons des festivités bien arrosées de musiques et de danses. Quand il y a eu réflexion autour du destin des femmes pendant les fêtes du 8 mars au cours des années, ce fut surtout autour des thèmes souvent convenus dont la dimension économique se réduisait à l’évocation des coutumes rétrogrades de domination financière exercée par les hommes sur les femmes et à la lutte contre la pauvreté. Rarement les orientations ont été ouvertes pour conduire la route de la lutte contre les coutumes rétrogrades vers la construction de la modernisation des esprits et des consciences chez les femmes congolaises comme figures d’une grande ambition pour faire du Congo une nation à la hauteur des quêtes profondes qu’incarnerait le génie féminin en matière économique et financière. De même, la lutte contre la misère n’est jamais devenue un projet de création de grandes fortunes et de grandes richesses. Le Congo n’a ni ses « Nanas Benz » pour enchanter ses rêves ni ses conquérantes des grands marchés internationaux pour fertiliser ses ambitions.
Même dans le domaine que l’on désigne aujourd’hui par le terme de « Genre », là où se pense de nouvelles relations entre l’homme et la femme en termes de parité, d’égalité, d’équité et de responsabilité partagée, la dimension économique de ces valeurs n’est jamais devenue le centre des préoccupations. C’est seulement récemment que les collectifs des femmes réunis dans une grande organisation des pays des Grands Lacs comme la Cocafem viennent de décider que l’émergence du potentiel économique et du pouvoir financier des femmes devra être le cœur de leurs combats politiques et sociaux dans les années qui viennent.
Il s’agit là d’une réorientation décisive qui devra changer à la fois le regard des femmes congolaises sur elles-mêmes comme forces de développement et la manière dont les hommes du Congo comprennent les batailles des femmes dans notre pays. Ce dont il doit être question désormais, c’est de reprendre toutes les luttes autour de l’émancipation de la femme, de l’exaltation du féminisme engagé et de la glorification des promesses du « Gender » aujourd’hui pour en radicaliser les enjeux dans l’émergence des femmes capables de changer économiquement et financièrement le destin des femmes et la destinée du pays par la solidité de leur génie créateur et la puissance de leurs ambitions pour le Congo.
La force de la méthode
Comment cela sera-t-il possible ? Quelles stratégies faudra-t-il mettre en œuvre pour qu’il en soit ainsi ?
Lors du colloque des collectifs des femmes de la Cocafem-Grands Lacs, tenu à Goma en ce mois de septembre 2015 et animé par les experts de l’Institut Interculturel dans la région des Grands Lacs (Pole Institute), il est apparu que cinq leviers stratégiques devraient être actionnés aujourd’hui pour l’émergence du pouvoir économique et du potentiel financier des femmes.
Le premier levier, c’est la construction d’un leadership politique et social déterminé à faire du « Genre » un enjeu essentiel de développement, avec des équipes d’hommes et de femmes engagés et des populations décidées à mettre au cœur de leurs pratiques vitales l’émergence d’un vrai potentiel économique des femmes. Sans la solidité d’un tel leadership, il est à craindre que le Congo ne voie jamais surgir en son sein des figures féminines de grande envergure en matière de développement matériel et de promotion humaine.
Le deuxième levier, c’est la création de ce que l’on doit appeler les « Gender Machineries », des sortes de rouleau compresseur institutionnel qui conditionnent les imaginaires, configurent les esprits, formatent des manières d’être, encadrent les conduites et projettent des rêves d’une nouvelle société. Ces machineries efficaces commencent par la mise des pratiques « Genre » comme exigences au cœur des textes fondamentaux qui régulent la vie de la société. Elles s’incarnent dans des institutions juridiques, politiques, sociales et culturelles concrètes d’animation, de suivi et d’évaluation des décisions prises pour la promotion du « Genre » dans le pays. Quand on veut que la parité ou la proportionnalité juste soit appliquée dans les hauts lieux de l’Etat ou de l’administration, il faut que la décision soit prise au niveau du leadership national de contraindre toutes ses institutions à fonctionner selon cette perspective, sous peine de sanctions visibles et vérifiables. On devra faire de même dans les mœurs de la vie quotidienne où le respect de la femme, sa valorisation sociale et sa promotion éthique devraient devenir le ferment d’une culture nouvelle. Il serait ainsi impossible que la musique comme notre musique congolaise actuelle s’enferme dans des images obscènes et l’exaltation des croupes et du bas-ventre des femmes sans être sanctionnée non pas seulement du point de vue juridique, mais par la culture même du respect de la femme au sein des populations. C’est dans une telle culture populaire que l’émergence du pouvoir économique des femmes deviendra possible : les femmes développeront ce pouvoir comme le pouvoir de leur être créateur et de leurs cerveaux inventifs, loin du réductionnisme libidinal et des pulsions jouissives que les musiciens promeuvent partout dans les chansons et les danses.
Le troisième levier, c’est l’éducation, au sens plénier du terme. L’éducation globale orientée par les principes du « Genre ». L’éducation organisée de telle manière que tous les lieux où elle se déploie, en famille, dans le système scolaire et universitaire, dans les Eglises et communautés de foi comme dans les partis politiques et les forces de la société civile, soient des lieux de consolidation de la culture du « Genre », de gré ou de force, beaucoup plus de gré que de force. Tant que l’éducation n’aura pas pour fondement, pour perspective et pour contenu cette dynamique de conscience, de culture sociale et de principe de civilisation, il sera difficile que le pouvoir économique et le potentiel financier des femmes émergent et s’imposent par la grandeur d’une certaine vision du monde et d’un certain imaginaire capable de casser les ressorts des archaïsmes sociaux pour de créer une nouvelle société, sur la base de nouvelle normes et de nouveaux rêves.
Le quatrième levier, c’est l’appropriation de l’esprit « Genre » par les femmes elles-mêmes, toutes les femmes elles-mêmes partout où elles sont, loin de tous les folklorismes incantatoires qui caractérisent souvent les débats sur la condition des femmes dans notre pays. Nous appelons folklorismes incantatoires la répétition des slogans vides et des mots d’ordre stériles, sans sève philosophique ni énergie éthique incarnées par des femmes décidées à être, à rêver, à vivre et à agir comme consciences nouvelles et acteurs nouveaux de leur destin, contre toutes formes de pratiques socioculturelles, traditionnelles ou actuelles qui les dévalorisent, les infériorisent et les enferment dans des rôles subalternes. Il est temps pour les femmes de prendre en charge toute la puissance créatrice qui se dévoile dans les batailles concernant le « Genre ». L’éducation des femmes devra avoir cela pour enjeu, mais c’est surtout la manière puissante dont cet enjeu aura été approprié par les femmes elles-mêmes dans la vie et la culture de tous les jours qui déterminera l’émergence du potentiel économique et du pouvoir financier des femmes congolaises ici et maintenant.
Enfin, le cinquième levier est l’intégration des batailles des femmes congolaises dans les grandes batailles des femmes à l’échelle mondiale. Le « genre » est aujourd’hui une vaste perspective planétaire et devra être vécu au Congo comme tel, à travers la réflexion et les propositions des Congolaises sur ce qui fait bouger les mentalités dans le monde, avec la volonté d’apporter quelque chose de nouveau et pas de s’enfermer dans le psittacisme idéologique d’un féminisme de perroquet ou d’un « womanisme » de pacotille, encore moins dans une vision du « Genre » selon une perspective de caniche. La femme congolaise a une histoire millénaire des valeurs et de créativité. Il convient de re-découcrir cette histoire, de la revisiter et d’en promouvoir le suc au niveau mondial. Une vision de l’économie comme économie du bonheur communautaire pourra jaillir de ce travail d’ensemencement de soi par sa propre culture pour enrichir d’autres cultures. En même temps, il est utile que la femme congolaise, pour son émergence économique et financière, se fasse féconder par la culture économique et financière qui vienne d’autres horizons culturels, pour une culture de la rigueur, de la gestion rationnelle et de la valorisation du profit dans un marché qu’il faut voir comme un marché mondial à conquérir et à maîtriser afin d’aller plus loin vers un autre monde possible : le monde de l’humanisme fraternel et de la prospérité partagée. C’est un grand rêve. Mais c’est surtout un gigantesque défi.

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