La violence en milieu académique : miroir ou caricature d’une société congolaise désaxée ?

Mon collègue Aloys Tegera, Directeur de Recherche à Pole Institute, anthropologue, historien et accessoirement  théologien a l’habitude de dire que les humanitaires nous inondent de haricots – pourris parfois – et des biscuits et des produits pharmaceutiques – alors que nos besoins sont ailleurs : après autant de décennies de violence, nous avons besoin de … psychiatres. Parce que nous sommes profondément malades ! Et qu’il nous faut une thérapeutique profonde.  On ne sort pas impunément d’une violence devenue culture, devenue stratégie d’ascension sociale, devenue moyen de vivre, devenue moyen de survie !
 
1. La violence infantile, à l’origine de Pole FM !  

2002 ! Janvier ! La coulée du Nyiragongo, notre  sournois voisin du nord (je parle en Gomatracien) déboule sur la ville. Elle détruit la ville à plus de 60%, la déforme et la reforme à sa guise.  La belle ville se transforme en un amas de pierres, les maisons, les boutiques, les écoles, oui : les écoles sont détruites, brûlées, enterrées. La crise est grave, très grave !
Goma est en 2002, sous contrôle rebelle ; le Nyiragongo prouve, qu’il n’est sous le contrôle de personne !
Mais la vie, elle, veut continuer.  Les écoles veulent reprendre, pour que les jeunes ne voient pas leur avenir compromis ! Bravo parents ! Bravo !  Papa maître, Maman maitresse, « Monsieur, « Madame », comme on appelle encore les professeurs du secondaire dans les écoles qui se respectent. Et où on respecte encore ces artisans qui pétrissent l’avenir de la société, avec les moyens de bord.
Mais les difficultés post-éruption sont énormes – immenses. Dans certaines écoles, les enseignants ne sont pas au rendez-vous ! A l’impossible, nul n’est tenu.
Alors, l’impossible se réalise ! Impensable ! Indicible ! Insoupçonné. Les enfants – des bambins et de bambines – mécontents de ne pas voir leurs papas et mamans maîtres et maîtresses, quittent leurs locaux, leurs salles de classes et envahissent les autres écoles.  Comme des furies, ils caillassent d’autres classes, miraculeusement rescapées de l’éruption volcanique. Vous avez bien entendu : des enfants de l’école primaire, comme des chiens enragés, se mettent à démolir des écoles primaires et secondaires parce que les autres, leurs camarades ou leurs frères et sœurs, étudient alors qu’eux n’étudient pas !!! « Sisi sote tukose » ! On appelle ça, à Pole Institute, le nivellement par le bas ! Au lieu de s’entraider à monter, on se tire joyeusement vers le bas !!! Notre ami professeur et prince ougandais Fred Golooba- Mutebi appelle ce type de comportement « la logique sorcière ».
 
Après un moment de stupeur, Pole Institute a réagi. Non pas en allant sermonner les « Kadogo caillasseurs », mais en interpellant les parents, nos collègues parents. Pour voir cette réalité en face, sans tabou et en parler franchement.
 
A l’issue de ces discussions, nous avons décidé, avec les parents, de mettre en place une émission radio éducative. Ainsi est née l’émission « Echos de Goma et d’ailleurs fissures », la grand-mère de la radio Pole FM.
Après ces violences « violentes » et révoltantes des jeunes de l’école primaire, nous avons documenté et dénoncé ces violences commises dans les universités, ces « bizutages » ou « bleusailles » qui dérapent vers de véritables actes barbares. Nous nous réjouissons que la plupart des universités et instituts supérieurs aient aboli ces pratiques abrutissantes. Bravo !
Pole FM  se doit de maintenir la flamme de l’alerte inaugurée par « Echos de Goma et d’ailleurs, fissures »  allumée.
 
2. Des tournevis dans les oreilles, des madriers cloutés sur le corps  

L’actualité, cette semaine du 11 au 18 mai 2014, a été marquée par cette violence entre étudiants au campus universitaire du lac, le Kinyumba.  Pole Institute condamne, évidemment, ce genre de comportement.
 
1.- C’est devenu une habitude : les étudiants locataires du « Kinyumba » ne sont pas à leur premier forfait de démolition de leurs infrastructures.  C’est d’une irresponsabilité flagrante !!! Pour un oui ou pour un non, les vitres volent en éclats !
 
2.- De mémoire d’universitaire – j’en suis, nous en sommes à Pole Institute – on n’a jamais assisté à des batailles rangées inter-universitaires ! Avec usage d’armes blanches ! Mesdames et Messieurs les étudiants, violence et excellence ne riment pas, malgré les apparences !!!  La tradition universelle est que les étudiants se mobilisent contre l’oppression, contre le système et non qu’ils se livrent des luttes intestines, comme ce spectacle auquel nos étudiants commencent à nous habituer !!!
 
3.- Quelles leçons nous en tirons ?
 
1.Nous récoltons ce que nous avons semé !

  • Le temps est venu,  pour les autorités de comprendre que TOUT LE MONDE N’EST PAS FAIT POUR L’UNIVERSITE.  La politique de démocratisation sauvage de l’enseignement supérieur a ses revers, dont notre société fait les frais.  Il est désormais difficile de faire le distinguo entre un bon étudiant et un mauvais boucher.

 

  • On n’ose même pas s’imaginer les mêmes universitaires, à la fin d’un parcours douteux, promus médecins ou vétérinaires, au chevet de notre santé ou de celle de nos frères les animaux !

 
2.Pour protéger notre société, rectifions le tir !
 

  • Dans une société où il n’y a pas de perspective en terme d’emploi ; les jeunes vont de cycle à cycle, d’université à université sans issue visible et lisible. Pour y faire face, l’autorité publique a opté pour la multiplication, appelée pudiquement « essaimage »  des universités et des instituts supérieurs qui « fonctionnent » dans des écoles primaires, dans des garages désaffecté, sous des arbres ; peu importe : l’essentiel est de faire le plein de candidats ! Il est plus que temps de trouver un compromis acceptable entre une excellente excellence – une politique d’emploi – et une stratégie de recrutement !

 

  • Les étudiants, sont le reflet de  notre société gangrenée par la violence et l’intolérance. Leur facilité de nous renvoyer à la face, de façon brutale, ce visage hideux qui est bien le nôtre, est extraordinaire. Leur capacité d’imiter, de reproduire les erreurs de leurs pères et de leurs aînés, est terrifiante. Mais notre absence de réaction face à ces dérapages, notre stupeur paralysante qui nous fait renoncer à toute tentative de rectification du tir est plus que terrible, plus que terrifiante : elle est meurtrière !

 
Camarades « O » et ex-camarades, ressaisissons-nous, sinon … que diront de nous ceux qui ont investi ou investissent en nous ? Si notre destin est de reproduire les tares de la société de nos aînés, rien ne sert d’user nos yeux au balcon des auditoires.
 
A la semaine prochaine, pour un autre numéro.
 
Onesphore

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