Processus de paix à l’Est de la RDC : Des développements à surveiller comme du lait sur le feu

La semaine qui vient de s’écouler a été marquée par des développements inquiétants en RDC, plus particulièrement dans sa partie orientale, devenue l’épicentre de tous mes soubresauts à la base de l’insécurité depuis…  depuis si longtemps. Depuis tellement longtemps qu’aujourd’hui, en 2014, il y a toute une génération qui n’a connu que la violence, les conflits armés et les guerres. Celles et ceux qui sont nés vers les années 1990, lorsque la Province du Nord Kivu s’embrasait sur fond des querelles interethniques, frôlent aujourd’hui les vingt-cinq ans. Celles et ceux d’entre eux qui ont eu la chance de se frayer un chemin dans ce dédale d’insécurité sont aujourd’hui des universitaires ; des cadres nés sous le sceau de la Violence et qui continuent à vivre sous le spectre de l’Insécurité.
Pour en revenir à, la semaine qui vient de s’écouler, elle a donc été marquée par plusieurs développements dont je ne retiens que les deux suivants :

  • Le massacre d’une trentaine de personnes dans la nuit du vendredi 6 au samedi 7 juin à Mutarule, en territoire d’Uvira, au Sud-Kivu
  • Les affrontements militaires transfrontaliers à Buhumba,  au nord de la ville de Goma.

1. Le massacre de Mutarule

Dans la nuit du 6 au 7 juin 2014, une trentaine de Congolais ont été massacrés à l’arme blanche et à l’arme de guerre à Mutarule, dans la plaine de la Ruzizi, en Province du Sud-Kivu. Ils étaient dans une veillée de prière. Parmi les victimes, des enfants et des femmes enceintes que les bourreaux ont éventrées au passage. Comme pour s’assurer que les fœtus ne naîtraient pas de leurs mères défuntes.
Mutarule, c’est dans la Plaine de la Ruzizi, cette plaine  où la cohabitation entre les communautés  Barundi,  Bafuliru et Babembe a toujours été problématique, sur fond d’enjeux connus de tous mais auxquels personne n’a jamais voulu faire face en vue des solutions durables. Les questions de terre, de pouvoir et d’identité(s),  récurrentes dans cette partie du Sud-Kivu, sont caractéristiques de la plupart des conflits dans notre pays, que ce soit à l’est, à l’ouest, au nord ou au centre même si l’est l’exprime de façon plus meurtrière. Les conflits liés aux terres, aux étangs piscicoles, aux délimitations des collectivités attisent les antagonismes, souvent réduits à des oppositions entre les autochtones et les allochtones.
La réponse à ces questions profondes, de la part des pouvoirs successifs depuis l’ère Mobutu, a souvent été d’une effarante superficialité. On met en place, à la va vite, une commission d’enquête, on verse quelques larmes et on promet que les auteurs de ces actes ne resteront pas impunis. Et blablabla ! Et puis, rien ! Comme si le pourrissement arrangeait tout ce monde qui, il est vrai, tire des dividendes, politiques ou économiques, de ces antagonismes fratricides « à la base ».
Le drame de Mutarule devrait, au-delà de l’émotion, nous interpeller tous, individuellement et collectivement, pour que nous ayons à l’esprit que :

  1. Tant que les problèmes e fond ne seront pas abordés et réglés par des négociations intelligentes, prenant en compte les intérêts bien compris de tout le monde, tout processus de paix, toute initiative de cohabitation pacifique sera une construction sur du sable ;

La stabilité des relations entre les communautés est une entreprise de tous les instants. Les acteurs positifs doivent la surveiller comme du lait sur le feu, sinon les torches des pyromanes se mettent vite en action, à Mutarule aujourd’hui, ailleurs demain.
 
2. Les affrontements transfrontaliers entre les FARDC et la RDF 

Depuis la menace de l’armée rwandaise contre le territoire contre le territoire congolais en novembre 2013 sur fond de la rébellion du M23, on avait fini par oublier que les deux armées, les FARDC congolaises et la RDF rwandaise, se faisaient face, étaient nez à nez dans les zones frontalières. Tout était bon, la guerre s’était éloignée vers le Grand Nord, les déplacés des camps autour de Goma avaient regagné leurs villages à Buhumba, Kibumba, Mutaho, Hehu et ailleurs, dans le petit Territoire volcanique de Nyiragongo.
D’où l’énorme  effet de surprise lorsque le mercredi 11 juin 2014, les deux armées se sont mises à se tirer dessus par-delà la frontière à Kashengeja, une prairie entre les deux pays dans cette partie où les délimitations sont tellement floues, faisant par endroits  des deux pays des frères siamois.
Pourquoi les FARDC et la RDF se sont-elles mises à se tirer dessus les 11 et 12 juin 2014 ? Plusieurs explications, plusieurs justifications ont été distillées par des officiels des deux pays, via les médias et même via les réseaux sociaux. Nous n’y reviendrons pas ; comme d’habitude, chaque partie accuse l’autre d’avoir commencé, un argument vieux comme le monde, vieux comme l’enfance !
 
Mais le drame des 11 et 12 juin 2014 - je dis drame parce qu’il y a eu mort d’hommes ; je redis drame parce que les habitants de la contrée ont plié bagages, craignant de revivre les heures les plus sombres de leur histoire récente faite d’obus et de déplacements – ce drame donc devrait interpeller tout le monde quant à :

  1. La fragilité des relations entre les Rwanda et la RDC (et au-delà) ; l’Accord-cadre d’Addis-Abeba, cette feuille de route magistrale concoctée par la Communauté internationale  pour la paix dans la région des Grands Lacs ne semble pas porter les fruits attendus ;
  2. La nécessité de trouver des mécanismes crédibles de construction de la confiance entre Kinshasa et Kigali et de sortir de la logique de la défiance, pour le grand bonheur des Congolais et des Rwandais ordinaires qui, eux, les 11 et 12 juin 2014, ont continué leurs échanges ordinaires, là où les tirs des mitraillettes et les détonations des bombes ne troublaient pas leur quiétude.

 
La paix, à l’intérieur de notre pays et au-delà des frontières (du moins avec le Rwanda), demeure donc fragile. Elle requiert des tous les acteurs une surveillance de chaque instant, comme du lait sur le feu. Sinon, une petite étincelle pourrait faire partir un énorme brasier.
 
Bon dimanche.
 
Onesphore Sematumba
15 juin 2014
 

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