SOS pour le lac Kivu : comprendre les enjeux, hiérarchiser les intérêts

Goma, le 25.05.2014
Introduction : « Le pasteur, l’avocat et la femme du pasteur ».
Il y a quelques années, je suis passé comme  par hasard au Tribunal de Goma. Ce matin-là il s’y tenait des procès publics. J’ai fait le badaud pour tuer le temps, je suis entré dans la salle. Le  procès en cours concernait un pasteur ou un prédicateur - en tout  cas il avait une vieille Bible à la main et portait une veste noire- qui accusait sa femme ( la femme du pasteur ) d’avoir  quitté son foyer en emportant tous les biens dont il avait une liste exhaustive, allant des matelas aux assiettes en passant par les casseroles ,etc. Le pasteur avait gagné tous les procès dans cette cause : la famille lui avait donné raison ; le quartier de même ; il ne se doutait pas que cette logique pourrait s’inverser. Après son exposé  le juge lui demanda s’il n’avait rien à ajouter. Il n’avait rien à ajouter.

La parole fut donnée à la femme. A la surprise du mari, un homme se leva en robe noire et se mit à parler. Il avait une pile impressionnante de livre dont il lisait des extraits en français et parfois en latin. C’était l’Avocat de la Femme du Pasteur.

Lorsque le Juge demanda au pasteur s’il avait une réaction aux dires de l’avocat, notre pasteur dit qu’il ne savait plus si l’on parlait de ses matelas, de ses casseroles ou  de ses assiettes emportées. Et qu’il ne voyait aucun lien entre tout ça et la bibliothèque que lisait l’Homme en noir. Il dit en conclusion, que tout le monde pouvait voir qui convoitait sa femme et qui l‘avait fait quitter son foyer.

L’avocat se mit promptement debout et demanda au Juge de constater l’imputation calomnieuse, l’outrage à  l’avocat, etc. A ce moment-là je suis parti. Je n’ai jamais su ce qui est arrivé au pasteur ni si le brave homme avait pu récupérer ses matelas, ses assiettes, ses casseroles et sa Femme.

Analyser, comprendre

Le débat autour de l’espace vert à côté de l’hôtel Linda, à Goma, m’a rappelé cette scène  au Tribunal. Avec la population de Goma dans le rôle du Pasteur. Un matin, des jeunes laveurs de voiture, de motos ou baigneurs tout simplement, se rendent compte que cet endroit qu’ils fréquentent comme chez eux, ne leur était plus accessible. Forts de leur bon droit, ils réclament justice. «  Rendez-nous notre espace vert », crient-ils. «  Remettez-nous dans nos droits », insistent-ils. «  Où laverons-nous nos motos désormais ? «  Et les photos des mariages ? »Etc.

Depuis lors, cet espace ou le débat autour de cet espace a pris des proportions que la population a du mal à comprendre.  La réclamation de la population s’est faite en swahili ; on parle désormais de ce problème en citant des textes émaillés d’expressions latines, dont certains datent d’avant l’existence de la RDC.

Comme le jour du procès dont je parlais au début, je quitte la salle, pour revenir à ce petit site à côté de l’Hôtel Linda. Et plus globalement à la nécessité impérieuse, de protéger ce site et de faite émerger la culture du respect du bien commun.

1. Goma, ville touristique ?

La carte postale de Goma, c’est une ville à maisons basses, étendue entre un très beau Lac et le volcan Nyiragongo. Une vue paradisiaque, vu d’avion. Mais que voit –on à l’atterrissage ?

De Goma, il est de plus en plus difficile d’apercevoir le lac dont la vue est cachée par des hautes murailles de pierres. Cette situation doit être unique au monde. Imagine-t-on un seul instant des murs qui cacheraient les Librevillois et leur «  Mer », l’Atlantique ? Au Sénégal, il y a un débat terrible autour de l’attribution d’un permis de construire à une ambassade étrangère  qui pourrait cacher vue de l’océan sur la route de l’aéroport. Depuis longtemps, Goma, ou ses dirigeants successifs, ne se sont pas souciés de ces aspects. Des rives du lac, il ne reste presque plus rien de public. Est-ce une raison pour « solder » le peu qui reste ?

Quand une ville met en valeur ses atouts naturels, elle génère des revenus touristiques importants pour le Trésor publique. A Bujumbura, comme à Libreville, les hôtels sont séparés de la plage par un boulevard, ce qui ne leur ôte pas leur charme, bien au contraire.

2. C’est quoi le bien commun ?

Faire émerger le sens du «  bien commun »…  A l’école primaire, je me rappelle que la première leçon de civisme que nous avons apprise portait sur la notion de Bien commun :    «  le bien commun, c’est ce qui appartient à tout le monde ; exemple : les écoles, les routes, etc., »

Un bien commun, on l’appelle aussi un bien Public. C’est ainsi que dans les espaces publics, dans les jardins publics, on trouve des amoureux assis sur des bancs publics. Ailleurs, sous d’autres cieux, ça existe.

Nous devons donc sortir de ce dangereux syllogisme. «  Le Bien commun c’est ce qui n’appartient à personne » « Or ce qui n’appartient à personne appartient à tout le monde » «  Or je fais partie de tout le monde » «  Donc le bien commun, c’est mon bien privé ». C’est ainsi que nous érigeons des maisons sur nos routes  et peut- être demain quelqu’un va clôturer le volcan Nyiragongo et afficher «  Volcan ya Kupanga, Volcan à louer ».

3. Le lac Kivu, notre Vie, notre Mort.

Les eaux du lac Kivu, c’est notre vie, elles pourraient aussi être notre mort.

La ville de Goma et le Territoire voisin de Nyiragongo, au nord, ont une particularité nationale : ce sont les seules entités où il n’y a aucune nappe phréatique dans le sous-sol. En termes clairs, aucune source d’eau douce ne se trouve à Goma et à Nyiragongo.

Mais Dieu n’oublie pas les siens : il pleut presque chaque jour à Nyiragongo et Goma est aux bords du lac Kivu.

Privatiser les eaux du lac, c’est donc :

  1. Interdire à des milliers de personnes et de familles l’accès à cette importante ressource en eau, là où les robinets de la REGIDESO sont à sec une grande partie de l’année.
  2. Assurer la pollution des eaux qui servent à la fois de poubelle et de fosses septiques aux “ propriétaires “ qui ne se soucient guère de l’environnement et de la santé publique.

Conclusion

Vous aurez compris, que le petit espace vert au centre des spéculations et des cogitations en ce mois de mai 2014 est le prototype de toute une culture dont il est urgent de se départir, si nous voulons continuer à vivre dans un environnement acceptable. Cet espace vert est au centre de plusieurs intérêts. Mais pour ceux-ci comme tous les autres intérêts, il faut savoir HIERARCHISER.

Merci

Onesphore Sematumba

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