RD Congo : La souveraineté en panne

L’histoire se passe sur les rives de la rivière Osso, nommée aussi Rushoga, par les riverains de la petite bourgade de Muheto en territoire de Masisi au mois de juillet 2017. Un général auto-proclamé nommé Ngwiti, ancien ex-FARDC et patron des milices Nyatura qui prétendent défendre la communauté hutu locale, est assassiné par des inconnus. Ces derniers se sont introduits dans sa résidence vers minuit après avoir maitrisé et désarmé ses gardes du corps sans coup férir. Conscient du danger et de l’étau qui se resserrait autour de lui, le général Ngwiti envoie sa femme proposer de l’argent aux assaillants. Ces derniers refusent l’offre de l’argent et disent à la femme qu’ils sont venus chercher son mari, qu’ils savent très bien qu’il dans la maison et qu’il ferait mieux de se rendre sans opposer une moindre résistance. La réaction du général Ngwiti fut d’user de son dernier moyen de défense qui lui restait. Il tira pêle-mêle les cartouches de son revolver qui lui restaient avant d’être  maitrisé par ses assaillants qui le tuèrent par de coups de balles.
La bourgade de Muheto tomba dans la panique en attendant la nouvelle de la mort du général, l’homme fort du coin, par des agresseurs inconnus. Cependant ces derniers n’étaient pas si inconnus comme tels, car avant leur départ, les assassins du général auraient dit qu’ils veulent que leur argent leur soit rendu et qu’ils connaissent très bien les coupables qui se le sont partagés. Du coup les assaillants avaient un nom, les FDLR.
Les métastases du génocide rwandais.Ce sont les Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda, qui se sont installées dans l’Est du Congo depuis le génocide rwandais de 1994 et qui se sont incrustées dans toutes les veines et capillaires sanguins de la société congolaise. La métaphore artérielle sanguine n’est pas anodine. Les FDLR sont présentes partout : dans l’armée nationale avec de prête-noms, dans le commerce et le trafic de toutes sortes, que ce soit le charbon de bois, du chanvre, des minerais et autres. Elles se sont mariées avec les filles locales et ont fait de l’Est du Congo leur univers placentaire où elles sont fortement ancrées et intouchables.
Le général auto-proclamé Ngwiti les avait sous-estimé et l’a appris à ses dépens en payant le prix fort, la mort. En effet, l’histoire remonte au mois d’avril 2017. Un FDLR surnommé Taylor, sans doute un nom de guerre par allusion à Charles Taylor le libérien, s’était paisiblement installé dans le village de Busihe en chefferie Bashali dans le territoire de Masisi. Mais Taylor n’était pas un paysan ordinaire. Il était un homme de liaison à travers lequel les fonds des FDLR transitent entre le monde réel du commerce et le monde invisible des FDLR en armes. Son existence était connue des chefs militaires de la milice Nyatura. Ils connaissaient aussi de quantités énormes d’argent et autres biens en sa possession et la concupiscence étant ce qu’elle est, ils ont décidé de s’attaquer à lui en le tuant et le butin amassé qu’ils se sont partagés n’était pas de moindre : Seize mille dollars américains, un sac des bottes, trois vaches, quatre cochons, sept moutons et autant de chèvres. Le gros du butin est revenu aux deux chefs des milices Nyatura, Kamuzinzi résident à Gahira, et Ngwiti résident à Muheto.
La répression des FDLR n’a pas tardé. Kamuzinzi fut assassiné dans les semaines qui ont suivi et sa mort surprise poussa son entourage non informé et encadré par ses gardes rapprochés à commettre des actes de vengeance contre une famille d’un de ses rivaux à Gahira, en tuant huit de ses membres et en mettant les survivants sur les routes en fuite vers le centre urbain de Goma.
Quant vint le tour du général auto-proclamé Ngwiti, il ne se doutait pas de ce qui lui arriverait surtout après l’assassinat de Kamuzinzi. Et quand ses bourreaux ont dit avoir une bonne connaissance de ceux qui se sont partagés leur argent, la panique était telle parmi les proches collaborateurs de ces deux chefs de la milice Nyatura qu’il fallait à tout prix se mobiliser pour trouver l’argent des FDLR  qu’ils avaient extorqué. La meilleure façon de lever ces fonds fut une imposition pure et simple d’une taxe en dollar par famille habitant la circonscription qu’ils contrôlent.
De tels incidents ne sont sans doute pas isolés et il y a des milliers des cas semblables dans plusieurs localités de la RD Congo, mais il n’empêche pas que des interrogations profondes nous interpellent.

La parcellisation du pouvoir réel aux mains des bandes armées.

J’ai récemment assisté à la préparation d’un voyage d’un pasteur en mission dans la région entre Mweso en territoire de Masisi et Nyanzale dans le Bwito en territoire de Rutshuru. Il a passé toute une matinée au téléphone pour communiquer avec X et Y qui contrôlent un morceau de route entre un axe donné et le feu vert donné par ces chefs de différentes milices vaut un visa réel sans lequel on ne peut pas accéder à ces territoires. Cette triste réalité est connue par les services de sécurité et l’administration locale qui sont incapables et impuissants. Tout en revêtant l’uniforme ou l’habit officiel de l’autorité publique, les services de sécurité et l’administration locale négocient eux aussi leur sauf conduit dans ces zones rebelles à l’instar des civils qu’ils sont sensés sécuriser et administrer. En définitive, le pouvoir réel est aux mains des chefs des milices, qu’il soit un FDLR, un Nyatura, un APCLS, un Mai Mai Mazembe et autres. Les plus sophistiqués ont même mutualisé les actes de violence et du banditisme. A Sake, une bourgade à 30 km à l’ouest de la ville de Goma, certains miliciens se sont mis ensemble pour attaquer les camions et véhicules en circulation entre la localité de Kingi et Kimoka en territoire de Masisi. A l’aide de la téléphonie mobile, ils avaient une bonne connaissance des camions en circulation en provenance des marchés intérieurs, les passagers du camion et leurs avoirs en argent et en nature. Ils braquaient ces camions et les piller ainsi que tous les passagers dont certains étaient assassinés et la totalité du butin récolté était confié à un seul membre et selon l’importance du butin, ce dernier pouvait s’acheter soit un mini bus ou un taxi moto pour démarrer son petit business. Bref, une sorte de tontine basée sur les actes de pillages et d’assassinats. Cette pratique a fait des mois avant que ces miliciens ne fassent l’erreur de tuer un chauffeur très connu et apprécié d’un grand homme d’affaire de Sake. La population locale décida de les dénoncer tous et ils furent arrêtés par la police et emprisonnés à Goma. Mais pour combien de temps ?
Le monopole de la violence naguère un privilège et une caractéristique de l’Etat moderne a cédé la place à une parcellisation du pouvoir aux mains des bandes armées qui contrôlent des pans entiers de la RD Congo. Ces dernières s’arment, imposent des taxes et nomment ses administrateurs parallèles et plus forts que ceux du pouvoir officiel. Nous assistons à une prolifération des micro-états dans l’Etat ou du moins ce qu’il en reste.

Le blanchiment des criminels.

L’intégration des chefs des groupes armés et leurs effectifs au sein de l’armée nationale à travers le programme de la démobilisation, de désarmement et de la réinsertion, en siègle DDR, fut une erreur fatale malgré les bonnes intentions de recouvrer la paix par tous les moyens. A l’instar de nos politiciens qui gardent une main mise sur leur base ethnique et territoriale pour un vote utile en cas de besoin, les chefs des milices armées ont aussi gardé et cultivé leur influence non seulement auprès des hommes qu’ils ont commandé mais aussi auprès des populations et les zones qu’ils ont contrôlées. Tout en étant à Kinshasa ou ailleurs dans le pays, ils tirent les ficelles du pouvoir réel dans leurs milieux d’origine. Rien ne se passe à leur insu et ils contrôlent quasiment le quotidien de la population locale.  Ils arbitrent les différends entre les personnes en conflit et se posent comme des incontournables pour une population qui leur rend bien l’ascenseur en les appelant à chaque fois qu’il y a un problème. La plupart de ces chefs miliciens ont été intégrés dans l’armée nationale parce que perçus comme « des bourreaux redoutables » à qui il fallait tendre une feuille d’olive au nom de la paix. Vingt ans plus tard, l’insécurité persiste parce qu’elle est entretenue et les tireurs des ficelles se la coulent calmement et sans sourciller.
Le processus de DDR qui a intégré dans une seule armée nationale les ex-belligérants, assassins et brigands de tous bords et la prime d’impunité qui leur a été décernée au nom de la paix furent des erreurs majeures dont la RD Congo aura du mal à s’en défaire.
Cette responsabilité collective, partagée aussi bien par les acteurs nationaux que par les acteurs internationaux a hypothéqué pour des années la chance de voir émerger une vraie armée nationale, régalienne et digne de ce nom. D’abord le processus d’intégration ou le « vetting process » n’était pas basé sur une compétence quelconque mais sur la « dangerosité » des chefs miliciens qui souvent s’étaient distingués dans les pires des massacres. Il fallait les « encadrer » loin de la population civile avec les grades de capitaine, major ou colonel qu’ils s’étaient eux-mêmes donnés et aujourd’hui certains parmi eux sont des généraux nommés de l’armée nationale. Leur ascension n’est pas plus différente que celle de leurs frères en armes qui ont choisi de s’investir dans une carrière politique. Ils sont tous le miroir d’un geste politique raté. Certes il y a eu quelques actes de repêchage de dernière minute comme l’emprisonnement à la Haye de Jean-Pierre Bemba, de Thomas Lubanga, de Mathieu Ngudjolo et de Bosco Ntaganda ou encore quelques procès militaires au niveau du pays à peine audibles et convaincants. Ces mises à l’écart, certaines plus discutables et motivées politiquement que d’autres, n’ont vraiment pas changé grand-chose sur l’échiquier politique et militaire. Le résultat est en définitive une fidélisation de la plupart d’officiers militaires au pouvoir en place et toute menace à ce dernier est perçue et vécue comme leur propre menace. La défense du commandant suprême à qui ils doivent tout est un pas vite franchi.

Nos enfants !

L’implosion du pouvoir central depuis les années 1990 a été compensée par le repli ethnique, entrainant chaque citoyen à chercher la protection et la sécurité au sein de son groupe ou communauté d’origine. Les violences et les atrocités qui s’en sont suivies étaient non seulement vécues comme des actes patriotes d’une jeunesse en légitime défense pour la survie de leur communauté en danger, mais aussi souvent revendiquées sans complaisance face au voisin devenu un ennemi à éliminer. Le temps est passé et les milices nées et grandies dans cette violence meurtrière se retournent aujourd’hui contre leurs propres populations en imposant toutes sortes de taxes et autres tracasseries. En territoire de Masisi, une taxe incontournable à laquelle personne n’échappe dans les zones contrôlées par les milices Nyatura, c’est la taxe pour la sécurité nommée « Ndegerabuzima », littéralement, « le prix pour ma survie », payée en argent ou en nature. Une position militaire ou un poste de la police peut être à un jet de pierre mais cela ne change rien car les maîtres du terrain sont bien connus. Dans la localité de Burumo en territoire de Masisi, un homme incapable de trouver son « impôt sécuritaire » de 15 kilos de haricots exigés fut tout simplement assassiné. A cette main-mise maximale que les milices ont sur les populations locales, il faut aussi ajouter le contrôle des ressources naturelles disponibles dans leurs zones d’influence. Le cumul du pouvoir de vie ou de mort sur les populations locales et du pouvoir économique font des chefs miliciens des personnes incontournables qui règnent en autocrates et suivent de loin le théâtre politique à Kinshasa ou dans les capitales provinciales. Ils exploitent les failles de l’armée nationale FARDC à laquelle ils ne trouvent aucun intérêt à réintégrer malgré les appels d’offres du simple fait qu’ils se perçoivent comme les défenseurs du peuple de facto. Et quand cela leur enchante, ils peuvent se présenter comme les garants de la constitution, comme naguère le chef milicien Bembe Yakutumba qui a failli s’emparer de la ville d’Uvira au mois de septembre 2017, au motif qu’il faut le départ de Joseph Kabila au 31 décembre 2017.  N’eut été l’intervention des hélicoptères de la force onusienne MONUSCO, Uvira serait tombée.
Les milices communautaires acceptées et tolérées est un piège dans lequel chaque communauté ethnique, les unes après les autres, sont tombées. Aujourd’hui, il s’avère que ce piège est un leurre. Les milices communautaires constituent dans la plupart de cas le pouvoir personnel des chefs qui les dirigent au nom de la communauté qu’ils prétendent sécuriser. Ce jeu dangereux auquel plusieurs politiciens installés dans les capitales nationale et provinciales jouent, couplé avec les intérêts électoraux ou la visibilité et l’influence politique qu’ils sont supposés en tirer contribuent à la fragmentation nationale et renvoie aux calendes grecques toute sortie de crise.

Une fonction publique héréditaire.

Plusieurs chefs d’Etat africains tentent de préparer leurs enfants à leur propre succession et certains réussissent mieux que d’autres. D’aucuns se demandent si ces velléités monarchiques ne sont pas des icebergs d’une réalité sociale beaucoup plus profonde. Il suffit de regarder de près les institutions publiques en RD Congo pour s’en convaincre. Jusqu’à présent, aucune enquête exhaustive à ma connaissance n’a été faite mais la fréquence des postes administratifs qui passent de père en fils (pas nécessaire au même grade au début) mérite une attention pour au moins comprendre ce phénomène. Je ne citerais pas le nom, appelons le Alex. Son père travaillait pour l’office des contributions des impôts. A sa mort Alex qui à l’époque faisait ses études à l’université de Lubumbashi fut convoqué pour venir le remplacer et aujourd’hui il est parmi les hauts cadres de cette institution. Appelons le Thomas. Il travaille dans une ONG internationale à plein temps mais curieusement il est aussi un salarié de la Direction Générale  des Recettes Administratives (DGRAD) et reçoit chaque mois de l’argent pour lequel il n’a pas travaillé. Il s’avère que son papa, cadre de la DGRAD, a anticipativement positionné son fils pour le remplacer à sa mort. Enfin, Felix vient d’être embauché à la Direction Générale des Douanes et Accises (DGDA), une institution dans laquelle son père a fait toute sa carrière. La liste est longue et concerne plusieurs institutions publiques et paraétatiques. La question qui se pose c’est comment un poste administratif peut s’hériter de père en fils au vu et au su de tous et qu’une telle pratique soit somme toute considérée normale en RD Congo ? Le népotisme n’est pas une invention congolaise mais quand même !
Une des explications qui m’a été donnée ce qu’à défaut d’une retraite confortable les institutions publiques congolaises préfèrent embaucher l’enfant biologique dans l’espoir que il ou elle va aider les parents dans leur vieillesse. Ainsi, le droit de fonctionnement public est tout d’abord un droit de sang remontant aux premiers occupants de l’institution. Dans ce sens, l’autochtonie n’est pas seulement tribale en RD Congo, elle est aussi administrative. Cette autochtonisation de la fonction publique est désormais étendue aux partis politiques. La figure actuelle en vue c’est celle de Félix Tshisekedi qui a pris la place de son père à sa mort comme si un charisme est génétique mais il n’y a pas que lui. Un député national dans le Bashali en territoire de Masisi avait comme un suppléant son propre fils qui l’a remplacé à sa mort et les exemples sont légion. Cette « héréditérisation » des espaces politiques, économiques et administratifs est une confiscation de l’appareil d’Etat par une poignée d’une élite congolaise et un blocage sérieux à tout changement, et à toute innovation et surtout une remise en cause profonde de notions de légitimité et de souveraineté en RD Congo.

vous trouverez la suite de cette contribution dans le Régards Croisés N°37

Aloys Tegera
 

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