Trois ans à l’Université alternative

BASES ET ORIENTATIONS 
De 2017 à 2019, la formation à l’université alternative  pour l’éducation des jeunes à la transformation sociale a été organisée selon trois grandes orientations destinées à éclairer, sous divers aspects, un grand thème central : « Jeunesse, cohésion sociale et construction de la paix. » Ces orientations ont été dégagées sur la base des principes fondamentaux  qui sont au cœur de la vision éducative de Pole Institute et dont les jeunes doivent avoir connaissance dès leur entrée en formation, à savoir :
L’analyse du contexte. Il s’agit de développer la capacité d’analyser la situation dans laquelle on vit selon ses dimensions économique, politique et culturelle, pour mettre en lumière ce qui bloque les voies d’une vie heureuse, à savoir : « les dominations qui écrasent, les exploitations qui amputent, les aliénations qui écartèlent et  les déshumanisations  qui stérilisent. »
Les révoltes constructrices. Il faut entendre par là les ruptures avec les ordres sociopolitiques, socio-économiques et socioculturels iniques, en vue de construire des actions capables d’élever l’homme à son plus haut génie de créativité dans la société, sans fureurs destructrices ni conflagrations meurtrières. Se révolter de manière constructrice, c’est avant tout prendre de la distance critique par rapport à toutes les réalités inacceptables et intolérables ; on cherche à démonter les mécanismes de ce à quoi on doit dire radicalement non et que l’on doit soumettre au crible de la conscience et de l’intelligence.
Les stratégies d’engagement communautaire. Il s’agit de la transformation de la société par des actions collectives pour une autre communauté sociale possible, dans la conviction qu’il n’y a pas de libération ni de promotion humaine sans un être-ensemble, un vivre-ensemble, un agir-ensemble et un rêver ensemble vitalisés par une foi commune dans l’union et la coopération des énergies pour changer positivement et profondément la société.
Les utopies créatrices. Ce sont des dynamiques de rêves et de mythes pour imaginer l’avenir autour de l’humain comme idéal et d’un devoir-être qui fertilise la vision d’un futur prospère et lumineux.
Les pouvoirs du changement en profondeur, avec comme forces motrices la « construction d’une conscience, l’invention d’une alternative et la construction d’une action » en vue de faire concrètement incarner les utopies par des personnes, par des communautés et par des institutions tournées vers la fécondité de l’avenir.Conformément à ces principes, trois orientations ont constitué le fond de la formation des jeunes pendant ces trois dernières années : l’orientation économique, l’orientation politique et l’orientation culturelle. Chacune de ces orientations a été présentée comme un axes principale d’analyse et d’action à travers des séances de débats théoriques et des perspectives pratiques que les participants ont appris à conjuguer selon leurs intérêts et en fonction de leurs de leurs capacités de travail.
Pole institute a publié un livre qui sert de guide à l’éducation des jeunes   aux fondamentaux de son approche et de sa vision de la transformation sociale. Titre de ce livre : Des révoltes constructives pour le Congo, Expériences des accompagnateurs des dynamiques de paix dans des contextes de crises (Regards croisés n°32, Bustani ya Mabadiliko, Goma, 2013).  Les passages entre guillemet que vous avez lus viennent de ce livre.

Orientation économique: Afrique, néolibéralisme et altermondialisation

Dans le contexte actuel d’un monde dominé par la rationalité néolibérale et les mécanismes du goulot d’étranglement qu’est la mondialisation  pour les peuples et les nations, l’objectif de l’orientation de la formation des jeunes en matière économique a été de leur montrer le monde tel qu’il fonctionne actuellement et les exigences de le changer dans une perspective d’altermondialisation. Cela exige une connaissance claire de ce qu’est la société néolibérale planétaire et de sa nouvelle raison globale qui ne sont pas, comme le disent bien Pierre Dardot et Christian Laval[1], « une idéologie passagère appelée à s’évanouir avec la crise financière (…), mais quelque chose d’autre où  ce qui est en jeu n’est ni plus ni moins que la forme de notre existence, c’est-à-dire la façon dont nous sommes pressés de nous comporter, de nous rapporter aux autres et à nous-mêmes. » Au fond, c’est d’une rationalité globale, globalisante et englobante qu’il est question. Rationalité qu’il faut comprendre dans ses orientations de fond si l’on veut agir dans l’ordre mondial actuel comme sujet responsable, c’est-à-dire un citoyen capable de changer les choses, en mesure de s’affirmer dans sa communauté historique et sociale tout en pesant sur la marche de l’histoire et les leviers du temps. Les jeunes ont le devoir de devenir ces citoyens responsables et capables de changer par leurs énergies la rationalité fondamentale du néolibéralisme et de ses mécanismes qui sont devenus une norme pour notre monde. « Cette norme enjoint à chacun de vivre dans un univers de compétition généralisée, elle somme les populations d’entrer en lutte économique les unes contre les autres, elle ordonne les rapports sociaux au modèle du marché, elle transforme jusqu’à l’individu appelé désormais à se concevoir comme une entreprise. Il y a plus : cette rationalité est « loin de ses limiter à la sphère économique », elle tend à totaliser, c’est-à-dire à « faire monde » par son pouvoir d’intégration de toutes les dimensions de l’existence humaine. Raison du monde, elle est en même temps une « raison-monde. C’est dire que les  Africains, et les Congolais plus particulièrement, ont besoin de connaître la situation de cette nouvelle raison du monde pour construire l’avenir que nous voulons construire dans notre pays. Du moment que la rationalité globale, globale et englobante de notre monde est néolibérale, il est important d’en maîtriser les enjeux les plus radicaux et de forger face à son univers des instruments mentaux pour un autre monde possible. C’est le défi le plus décisif pour notre continent et notre pays. Nous avons présenté ce défi afin d’orienter les jeunes vers les combats à mener maintenant. Notamment
Imaginer, penser et construire une économie éthique, une économie fraternelle, une économie du bonheur partagée dans une altermondialisation où l’Afrique puisse offrir au monde une anthropologie d’inter-enrichissement entre les peuples et les nations.    
Sortir l’Afrique du giron de l’ordre néo-libéral planétaire grâce à l’émergence des personnalités capables d’offrir d’autres perspectives pour la planète, avec de nouvelles  visées de théories et de pratiques économiques.
Conduire les pays africains hors de la servitude monétaire et penser l’entreprenariat des jeunes sur la base d’une philosophie et d’une anthropologie de la libération par rapport aux affres de la mondialisation.
Apprendre aux jeunes les initiatives concrètes d’entreprenariat des jeunes.Pole Institute a publié un livre qui sert de base qui sert de guide à son approche et à sa vision de l’économie. Titre de ce livre : L’heure de l’économie éthique, Les jeunes Africains à la recherche du sens économique (Dossier, novembre, Goma, 2014). Avec ce livre, les jeunes ont été appelés à fréquenter quelques grands auteurs qui sont au cœur des recherches sur la logique néolibérale d’aujourd’hui, à savoir : J. Stiglitz, J. Attali, P. Viveret, J. Quiguiz, J. Genéreux, D. Cohen, P. Jorion, M. Ricard, C. Arnsperger, T. Sedlacek et bien d’autres.  
Orientation politique : Panafricanisme, Renaissance africaine et Elections au Congo
            A l’échelle de la formation politique des jeunes, les trois dernières années du travail de l’Université alternative ont été consacrées aux exigences de la Renaissance africaine, à l’étude du panafricanisme et au problème de la démocratie et des élections au Congo.
            Ces thèmes choisis l’ont été à partir du contexte électoral congolais  qui a obligé les jeunes générations à discuter sereinement et fortement avec les candidats à la députation dans la ville de Goma, pour savoir les raisons de leurs candidatures et le projet qu’ils portent pour le Congo. Ils ont été aussi imposés par les débats suscités ces derniers temps concernant les impératifs de la construction des Etats-Unis d’Afrique en tant qu’alternative à la fragmentation du continent dans un monde où cette fragmentation est une pathologie qui condamne l’Afrique à l’impuissance. Pour les nouvelles générations, il n’y aura pas de perspective de renaissance du continent dans le contexte de la mondialisation si l’Afrique ne s’unit pas. D’où l’urgence d’étudier les sources intellectuelles et sociales du panafricanisme ainsi que les grands auteurs qui ont fait du panafricanisme le thème central de recherche pour le continent. Nous avons ainsi concentré la formation politique des jeunes sur les auteurs suivants et leurs préoccupations centrales :
Cheikh Anta Diop et l’horizon du panafricanisme. Avec cet auteur, nous avons pu remonter aux grandes étapes de la lutte  pour l’unité de l’Afrique et du monde noir, nous avons parcouru l’histoire des grandes rencontres panafricaines et nous avons abouti aux perspectives actuelles de la renaissance africaine.
Théophile Obenga et l’Etat fédéral en Afrique. Disciple et héritier de Cheikh Anta Diop, Obenga est aujourd’hui l’homme politique et le grand intellectuel dont la formation d’historien et de philosophe permet de donner aux jeunes générations la connaissance de vrais enjeux du panafricanisme et de la renaissance africaine. Avec lui, on remontre à l’Egypte pharaonique pour fonder l’unité culturelle de l’Afrique et on descend toute l’histoire du continent dont la renaissance et l’émergence dépendent de la construction des Etats-Unis d’Afrique, notre seule issue face à l’Avenir, affirme-t-il.
Patrice Emery Lumumba et les valeurs politiques de la nouvelle Afrique. Dans la géographie politique de l’Afrique, nous avons considéré Patrice Lumumba comme l’homme dont le destin rend les jeunes sensibles à la dimension éthique de la politique dans la construction de l’Afrique d’aujourd’hui. Quels que soient  les a priori que l’on a sur ses choix idéologiques, cet homme a montré en quoi la politique en Afrique est indissociable de la liberté, de la dignité, de l’indépendance et du besoin de vivre debout contre toutes les forces qui veulent faire de l’Afrique un continent d’hommes condamnés à courber l’échine devant les seigneurs des grandes puissances et à vivre comme des perroquets et des moutons de Panurge, sans parole propre ni vision propre de l’histoire.
Thomas Sankara et la révolution africaine. Le leader burkinabé est dans l’imaginaire africain l’homme qui a voulu une révolution radicale pour le continent. Comprendre, analyser et étudier l’itinéraire de cet homme est d’une grande fécondité pour les jeunes générations aujourd’hui. Nous avons livré aux jeunes la connaissance de cet itinéraire et de sa signification pour notre aujourd’hui.
Mouammar Kadhafi et le panafricanisme au sens pratique. Kadhafi, ses frasques et ses erreurs politiques sont connues, mais on n’a pas  dans les esprits l’essentiel de ce qu’il a voulu pour l’Afrique, à savoir : un panafricanisme pratique autour des projets concrets pour l’Afrique unie. Il est utile d’enseigner ces projets aux nouvelles générations. C’est ce que nous avons fait à l’université alternative  dans l’éducation des jeunes au cours de ces trois dernières années.  Ces personnalités qui ont été au centre de la formation politique ont constitué des opportunités pour travailler  avec les jeunes des thèmes qu’ils ont eux-mêmes choisis, à savoir :
 Le leadership africain et les révoltes politiques des jeunes. Il s’agissait d’analyser les mouvements citoyens qui ont surgi ces dernières années et ont été une occasion des changements politiques substantielles en Tunisie, en Egypte, au Burkina Faso et au Sénégal.
La démocratie et la bonne gouvernance en Afrique. Ces thèmes ont été au cœur des débats entre jeunes. Les orientations sont allées depuis la connaissance des sources et des mécanismes de la démocratie parlementaire à l’occidentale jusqu’à la nécessité d’inventer une démocratie africaine fondée sur les valeurs du l’Ubuntu, philosophie fondamentale de l’insertion de la personne dans la communauté, et du bisoïsme, philosophie de la primauté du « nous » sur le « je ».
La crise du pouvoir politique  et développement de l’Afrique. Ici le débat a porté sur les causes des blocages politiques de l’Afrique et de la difficulté à asseoir dans nos pays une confiance entre les peuples et leurs dirigeants. S’agit-il d’un atavisme interne à l’Afrique ou bien d’une imposition due à la colonisation ?  Les jeunes ont des avis partagés.
L’Afrique au-delà des fragmentations tribales. Le continent africain peut-il sortir de ses conflits tribalo- ethniques ? A quelles conditions ? Faut-il distinguer le tribalisme, qui est un mal, de la tribalité, qui est un trésor de nos terroirs politiques ancestraux ? Dans la vie de tous les jours, pourquoi les jeunes sont-ils toujours soumis aux pesanteurs du tribalisme alors que celui-ci est déjà perçu comme un mal radical dans nos pays ? Aucune réponse définitive n’est sortie des discussions sur ces questions.
L’Afrique dans la politique mondiale : du tropisme de l’Occident à la perspective du multilatéralisme. N’est-il pas temps aujourd’hui de rompre politiquement avec le tropisme de l’Occident dans nos politiques pour entrer dans un multilatéralisme qui nous relie avec toutes les civilisations du monde, de manière créative ? Sur cette question, les arguments des jeunes vont vers un multilatéralisme intelligent, qui ne rompt pas avec nos partenaires traditionnels d’Occident et ne conduit pas non plus à une nouvelle colonisation due à la puissance des nouveaux partenaires comme la Chine, par exemple.Sur ces orientations politiques, Pole a produit un livre qui sert de guide aux jeunes dans leurs débats. Titre du livre : L’Afrique et l’ordre néolibéral planétaire, Ruptures et révolutions, Goma, Pole Institute, 2018. Autour de ce livre, de nombreux auteurs ont été invoqués pour penser la paix sur la base d’une véritable politique de cohésion sociale. Notamment : P. Biyoya, V.Y. Mudimbe, J.P. Chrétien, P. Kanyamachumbi, F. Sarr, P. Ngoma-Binda et bien d’autres.

Orientation culturelle : Pour une culture de la renaissance de l’Afrique dans le monde d’aujourd’hui

La formation des jeunes selon l’axe culturel a porté sur la renaissance de l’Afrique selon une culture de la cohésion sociale et de la paix à partir d’une forte révolution de l’imaginaire africain.  Il faut pour cela opérer un véritable changement de paradigme : casser avec le paradigme de la défaite qui domine les imaginaires africains depuis la traite des Noirs jusqu’à la néo-colonisation actuelle et entrer dans le paradigme de la renaissance africaine qui forge une Afrique de la paix, de l’unité, de la puissance et de la liberté.  La première question, c’est de comprendre pourquoi le paradigme de la défaite s’impose-t-il encore en nous africain alors que nous sommes aujourd’hui suffisamment informés sur tout le fonctionnement du système mondial. Il faut regarder du côté de la religion et de ses conditionnements de nos imaginaires. Il faut aussi regarder du côté de l’école, de ses programmes et de ses structures éducatives. Il faut aussi voir ce que sont nos atavismes culturels profonds. A tous ces niveaux, nous sommes victimes de l’accoutumance à la culture du fatalisme, du pessimisme et du défaitisme qui nous poussent à croire à des réponses miraculeuses et extraverties face à nous-mêmes.  Il faut maintenant sortir de ces conditionnements et voir dans la volonté de renaissance un nouveau paradigme pour nous tourner vers l’avenir, en inventant un nouveau système éducatif global fondé sur nos intérêts bien définis et sur la connaissance des grandes cultures de notre passé, depuis l’Egypte pharaonique jusqu’à l’ère actuel où de nouveaux leaders commencent à donner  réponse la situation de notre continent dans le monde, en passant par le temps de nos grands empires africains d’antan. Ce qu’il faut, c’est une nouvelle  conscience de nous-mêmes : une conscience historique, une conscience panafricaine, une conscience morale aiguë et une conscience utopique pour une autre Afrique possible. Cette conscience se construit et notre devoir est de la construire à partir de nos mythes traditionnels et de leurs énergies créatrices, de la maîtrise de nos problèmes actuels et de la capacité de réorienter nos visions de nos religions, de nos philosophies et nos quêtes existentielles tournées vers les exigences de l’avenir. Il faut inventer une nouvelle culture africaine qui aille dans cette direction, avec de nouveaux mythes, de nouvelles philosophies et de nouvelles volontés de devenir une Afrique de la paix, de la cohésion sociale et de la nouvelle énergie de vie. Cette nouvelle culture devra être :
Une culture de l’intelligence : savoir mettre la matière grise au centre de nos vies et de nos institutions politiques et culturelles.
Une culture de la recherche : affronter nos  problèmes de face, en creusant tous les champs où les réponses sont possibles.
Une culture de l’imagination créatrice : nous tourner vers les exigences d’innovation dans tous les domaines utiles à notre présent et à notre avenir.
Une culture de confiance en nous-mêmes : nous investir dans les nouveaux savoirs et dans toutes les dynamiques qu’ils rendent possibles en devenant nous-mêmes de producteurs de nouveaux savoirs.
Une culture de la joie de vivre : trouver dans nos cultures populaires de quoi irriguer nos consciences avec la force de vie qui a toujours été notre force d’action pendant de longs siècles.  
Une culture de la paix. Dans un pays comme la République démocratique du Congo confrontée à des guerres et à des rebellions multiples, la paix et la sécurité ne sont pas des thèmes théoriques à étudier simplement, mais des pratiques sociales à vivre et à concrétiser dans les esprits, dans les consciences, dans les cœurs et dans les relations sociales de tous les jours. Les richesses culturelles et les ressources humaines de notre pays et de notre continent sont aujourd’hui des mines pour penser et vivre la paix. Nous les donnons aux jeunes pour qu’ils les réinventent dans leurs musiques, dans leurs pièces de théâtre et dans les rencontres culturelles qu’ils organisent.  Dans l’éduction de nouveaux Congolais, l’université alternative de Pole Institute met un accent particulier sur l’urgence de confronter les jeunes avec les exigences de cette nouvelle culture sans laquelle il n’y a pas d’avenir pour nos pays en Afrique.
Sur cette question, Pole Institute propose aux jeunes trois ouvrages qui servent de guide pour la réflexion et pour l’action : L’Afrique, notre projet, Yaoundé, Terroirs, 2012 ; Philosophie africaine et culture, Editions universitaires européennes, 2018 ; (Re)découvrir les mythes, Goma, Pole Institute, 2016). Autour de ces livres ont été invoqués les poètes et les romanciers de l’Afrique contemporaine : G. Ngal, S. Labou-Tansi, A. Mabanckou, Ken Bougoul,  Elisabeth Mueya Tolande, Ngungi wa Tshiongo, K. Bofané et bien d’autres.
 
PRINCIPES, METHODES ET OUTILS 
Principes

Il faut maintenant présenter les principes qui concernent particulièrement le travail éducatif qui concerne particulièrement la République démocratique du Congo.
Avant tout, il y a l’exigence deremise en question. C’est le penseur Mabika Kalanda qui a écrit un livre magistral sur ce thème au milieu des années 1960, à l’époque où le Congo accédait à son autodétermination politique face à la Belgique[2]. A cette époque déjà, Mabika Kalanda avait compris qu’il n’y aurait pas de Congo nouveau si les Congolais ne s’inscrivaient pas dans une double remise en question : celle des pathologies du monde coloniale et celle des maladies propres à l’esprit congolais dans ses atavismes structurels. Ce qu’il proposait, c’est la lucidité pour déceler tout ce qui pouvait empêcher l’émergence de la conscience nationale, de la conscience historique, de la conscience éthique et de la conscience utopique en vue de construire le présent et le futur du Congo. Nous avons enseigné les implications de cette remise en question aujourd’hui dans notre pays.
A côtédu principe de remise en question, il y a le grand principe d’authenticité qui fut un temps l’orientation existentielle majeure du Congo devenu Zaïre sous Mobutu, avant que Mobutu lui-même n’en fasse une farce et une coquille vide. Le fond de cette philosophie était la force d’être qui nous sommes et qui nous voulons être, nous Congolais, afin de ne pas être réduits à l’extraversion, à l’aliénation, à la domination, à l’exploitation et à ce que Mobutu avait justementdésigné par le terme « d’âme d’emprunt ». Les jeunes Congolais ont à apprendre les vraies exigences de cette authenticité, à savoir : l’organisation, la créativité, l’innovation et la volonté de vaincre les pathologies dont notre pays souffre.
Un autre principe d’actualité sert de guide à la politique congolaise. On le doit au regretté homme politique congolais, Etienne Tshisekedi Wa Mulumba qui en avait fait le cœur de sa vision politique pour notre pays. Sa formulation est claire et concise : Le peuple d’abord. Qu’est-ce quecela signifie ? Il importe que les jeunes eux-mêmes donnent un contenu à cette exigence et ils l’ont fait en exprimant leur désir d’une action qui porte sur les besoins primaires que sont la santé, la nourriture, le logement et l’éducation pour tous. En plus, ils ont voulu une nouvelle culture qui soit une clture de la liberté et de la dignité.
Mais le Congo a un autre principe de base pour aborder les problèmes du monde. C’est le penseur congolais Mutoy Mubiala[3] qui l’exprime le mieux quand il propose que tout au Congo soit vu avec les lunettes de droits de l’homme. Son approche « consiste à considérer et à faire en sorte que la réalisation des droits de l’homme soit l’objectif ultime des programmes et activités de coopération réalisées dans un secteur déterminé, au-delà de la simple satisfaction des besoins (approche classique ou traditionnelle). Pour y parvenir, les entités concernées (Etats, organisations internationales, organisations de la société civile, etc.) agissant comme débiteurs des droits (duty-bearers) devraient donner une place centrale à l’évaluation des problèmes des droits de l’homme dans l’analyse de la situation ; procéder par une approche participative incluant la consultation des personnes ou populations bénéficiaires des programmes envisagés ; identifier celles-ci, y compris les groupes vulnérables, comme titulaires des droits à satisfaire (rights-holders) ; et mentionner les instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme applicables. »[4]
 
 
Une méthode, des outils

Tout le projet d’éducation des jeunes à la transformation sociale  à l’université alternative s’articule autour d’une méthode  : miser sur la capacité de ces jeunes à faire ouvrir les yeux sur ce qu’il faut penser et faire en vue d’un changement radical, positif et profond de l’Homme congolais et africain dans sa vision du monde. Deux perspectives s’ouvrent à ce niveau.
La perspective de base, c’est d’offrir des idées-forces pour une citoyenneté responsable et un leadership du changement. Nous avons cherché en Afrique actuelle certains penseurs conscients des problèmes cruciaux de notre temps et qui ont quelque chose de décisif à dire sur ces problèmes en vue des solutions fertiles. Nous avons rassemblé quelques-unes de leurs idées les plus fécondes. Nous les avons rassemblées dans nos ouvrages, avec des textes significatifs que nous donnons à lire à la génération montante. Après le choix des textes, nous avons proposé des voies méthodologiques et didactiques pour un travail d’enseignement qui libère le plus largement possible la  fécondité de l’intelligence et la fertilité de l’action. C’est notre deuxième perspective.
Nous avons pour didactique de faire comprendre que tout travail d’éducation citoyenne doit se centrer sur les problèmes à résoudre et sur les questions bien scrutées et bien analysées. Nous donnons aux jeunes à lire des textes sur ces questions à scruter et à analyser, pour une féconde clarification des problèmes.
Nous avons aussi appris que l’interaction et la responsabilité réciproque dans le travail d’éducation sont un levier indispensable. Nous plaçons au cœur de l’approche des questions à étudier la  nécessité des synergies dans l’analyse et dans la recherche des réponses.
C’est sur cette dimension que la méthode développée à l’université alternative nous semble précieuse autour de ses trois piliers : le dialogue entre générations, la lecture communautaire et l’animation culturelle.
Concernant le premier pilier, le dialogue intergénérationnel, il appartient à notre équipe pédagogique de le susciter et d’en faire la base d’un débat fructueux dans l’utilisation communautaire des textes. On attend de nos animateurs un éclairage sur le contexte des problèmes, les événements de l’histoire dont les textes parlent et les enjeux qu’ils mettent en relief pour que les jeunes générations y réfléchissent et donnent leurs avis sur ce qu’il convient de changer pour construire une nouvelle société.
Sur le deuxième pilier, le travail de lecture, il faut dire que l’objectif n’est pas de lire pour apprendre et accumuler les idées, mais de faire des idées une substance du changement de l’être, en vue de nouvelles pratiques sociales citoyennes. Pour ce faire, l’impératif est de s’adonner à deux niveaux de lecture pour creuser à fond les problèmes et de promouvoir le débat communautaire.
            Il faut avant tout un temps d’une lecture qui soir comme une méditation individuelle, silencieuse, un corps à corps avec le texte pour y déceler les éléments de réponse aux questions liées aux obstacles qui se dressent sur la route congolaise de la responsabilité et de la créativité. On doit pouvoir saisir ces obstacles, les comprendre, en maîtriser les contours et puiser dans le texte le souffle pour réfléchir et agir.
Plus profondément, la lecture doit devenir un exercice communautaire, par groupes de 5 à 10 personnes, à haute voix, pour s’assurer que chaque membre a été sensible aux questions de fond et a compris l’importance d’une citoyenneté capable de résoudre les problèmes d’éthique mondiale patriotique avec une vision mondiale de l’action de transformation sociale, les questions de leadership du changement  et les impératifs de construction d’une nouvelle société en RDC.
            Un débat d’ensemble sur chaque texte, entre tous les groupes, constitue le sommet de la démarche, autour des enjeux suivants :
Quelle idée de nos responsabilités citoyennes se dégage des réflexions lues individuellement et partagées en groupes ?
Ces réflexions, à quoi m’engagent-elles concrètement, à quoi nous engagent-elles en tant que citoyens, pratiquement ?Dans la vigueur des débats et la virulence des discussions, les valeurs citoyennes se dégageront comme forme d’esprit, manière de vivre, mode d’être, orientation de pensée et exigence de construction d’une communauté nationale, africaine et mondiale, dans le souffle d’un leadership du changement. Des questions sont proposées à la fin de chaque texte pour éclairer et guider les échanges et les confrontations de points de vue.
Quant au pilier de l’animation culturelle, il consiste à pousser chaque participant à créer son propre lieu d’action citoyenne pour la transformation sociale, de devenir ainsi un leader du changement dans un projet concret. C’est à l’élaboration de tels projets que nous conduisons les jeunes. Nous avons pu ainsi faire émerger des groupes d’action :
La Lucha RDC-Afrique, une deuxième branche de la Lucha (lutte pour le changement) qui a concentré sa philosophie et son action sur la défense des intérêts du Congo sans se faire guider par des orientations conçues et manipulées de l’extérieur ni devenir des jouets des hommes politiques congolais en fonction de ce que leurs partis politiques veulent faire des jeunes.
Le groupe Jamaa Grands Lacs, où travaillent ensemble de jeunes de la RDC, du Rwanda et du Burundi autour des questions de paix, de sécurité, de cohésion sociale et du dialogue transfrontalier.
Le salon scientifique des femmes qui rassemblent des jeunes filles universitaires autour de la question de la place des femmes dans l’Afrique d’aujourd’hui, à la fois dans le champ politique, dans le champ économique, dans le champ scientifique et dans le champ culturel.
Le Groupe Gano (Gouvernance pour une Afrique nouvelle), dont le projet est de faire pression sur les institutions publiques et étatiques pour qu’ils respectent la parole donnée et les promesses au peuple.
La Grande famille des Vaillants Nègres où les jeunes débattent sur les idées et les actions pour connaître l’Afrique et la faire entrer dans une dynamique de renaissance sur la base de la philosophie de l’Ubuntu et du panafricanisme.
Le Groupe Réfléchir et Ecrire, qui forme les jeunes penseurs et écrivains pour changer l’Afrique.
Le Groupe arts et culture qui veulent construire la paix par le développement des activités artistiques et culturelles.Quels impacts ?
Aujourd’hui, la mode est à l’analyse des impacts et à la recherche de success stories chaque fois qu’on regarde le travail d’une organisation. Bien qu’il soit nécessaire d’être humble et de ne pas encenser soi-même ce que l’on réalise, il est bon de signaler que l’université alternative a donné à la jeunesse de Goma qui fréquente nos sessions et ateliers de formation une forte conscience de ce que les derniers siècles de l’histoire humaine ont fait de nos imaginaires africains. Ces imaginaires sont devenus des imaginaires d’humiliation, de zombification, d’infériorisation, de désorientation et d’imbécillisation des esprits. Il est nécessaire de les changer pour forger des imaginaires de créativité, de liberté et de débat serein avec l’Occident dont il ne convient pas de se courber devant ses structures d’une mondialisation d’exploitation économique, de domination politique et d’aliénation culturelle. Tout visiteur venu d’Occident qui est entré en débat avec les jeunes de l’université alternative  n’est jamais sorti indemne de ce débat. Souvent, il met sous le signe du racisme des prises de position qui sont plutôt une dynamique de décolonisation des esprits du côté africain comme du côté occidental. L’impact de notre travail sur les jeunes, c’est justement de les décoloniser mentalement et de les pousser à décoloniser leurs relations avec leurs amis d’Occident qui doivent parvenir à dé-racialiser des débats dont la visée est de construire une altermondialisation forte, une mondialisation d’inter-enrichissement entre les civilisations et les cultures.
Une autre dimension de l’impact de notre travail est dans une nouvelle vision de la politique qui émerge peu à peu pour changer le Congo. La tendance jusqu’ici était pour les jeunes d’être dans la contestation tapageuse et dans l’agitation-spectacle. Maintenant, de nouveaux mouvements citoyens comme GANO (Gouvernance pour l’Afrique nouvelle) s’orientent vers le dialogue citoyen et l’évaluation responsable de ce qui est réellement possible dans un contexte de coalition pour le gouvernement à mettre en place. Celui-ci sera désormais vu non pas comme un ennemi à harceler, mais comme un partenaire à aider, à soutenir et éclairer grâce à l’énergie d’une jeunesse qui aime son pays et qui s’organisent pour le changer sans tapages médiatiques. Cela demande un travail d’éducation à faire à l’intérieur de tout notre système éducatif.
Dans cette perspective, il faut ajouter que les jeunes de l’université alternative sont entrés dans une culture de la lecture là où la culture ambiante dans notre pays, même au sein des universités, a peur de l’effort de connaissance par la maîtrise directe de grands textes sur la pensée et de recherches de haut niveau. Grâce à cet esprit,  nous avons maintenant quatre de nos jeunes qui sont assistants dans leurs universités et deux d’entre eux écrivent déjà des textes dans des revues scientifiques mondiales comme Afroscopie (Canada) et Congo-Monde (RDC). Ils diffusent aussi l’esprit de l’université alternative au sein des universités où ils travaillent. Bientôt, leurs livres seront sur le marché du savoir et leur rayonnement sera visible dans notre pays et partout en Afrique.
Enfin, certains de nos jeunes commencent à entrer dans la culture de l’entreprise. Ils ont créé leurs propres structures de formation à l’entrepreneuriat et leurs PME locales, avec un esprit ouvert sur l’urgence de l’enrichissement pour le développement.
Après avoir écrit cela, il convient de dire que nous savons que le travail de germination d’un nouvel esprit est lent. Il est de longue haleine. Nous le continuerons et nous exprimons ici notre gratitude à l’Union Européenne et à Pain pour le Monde qui nous soutiennent et croient à la philosophie de l’autonomisation de la jeunesse, de la décolonisation de son imaginaire et de la construction d’une altermondialisation responsable dans la paix et la collaboration entre les civilisations.
 
Concluons

Le travail fait entre 2017 et 2019 a été un travail de rassemblement et d’éducation des jeunes dans la ville de Goma. Il a besoin d’être aujourd’hui élargi à  l’échelle nationale. Il a aussi besoin d’être approfondi dans le sens de nouvelles stratégies à  inventer pour la cohésion sociale et l’engagement des jeunes dans la transformation sociale et poussé vers plus d’innovations dans tous les domaines où le Congo a actuellement besoin du génie de ses jeunes. C’est vers cet avenir que l’université alternative s’oriente.
 
Kä Mana
Directeur de la capacitation a Pole Institute

[1] Lire leur livre : La nouvelle raison du monde, Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2009.
[2] Mabika Kalanda, La Remise en question, Base de la décolonisation mentale, Bruxelles,  Editions Remarques africaines, 1967. Sur Mabika Kalanda, lire : Emmanuel Kabongo Malu, Mabika Kalada et l’échec de l’édification nationale au Congo-Kinshasa, Elites, conscience et autodétermination, Kinshasa, Editions universitaires africaines, 2019.
[3] Mutoy Mubiala, « L’Afrique et l’impact humain des changements climatiques », in Congo-Afrique, n° 437, 2009, pp.527-537.
[4] Mutoy Mubiala,  « L’Afrique face à la « fracture climatique »Nord-Sud », in Congo-Afrique, n° 509, Novembre 2016, pp. 860-872.

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