La paix que les femmes veulent en République Démocratique du Congo

Date de publication: 
Mars 2016

La paix que les femmes veulent en République Démocratique du Congo
Un livre très utile de Bernadette Muongo

Par Kä Mana

Au moment où notre pays est pris dans la tourmente des hommes politiques qui s’empoignent sur les choix à faire pour le Congo en cette année 2016, une femme vient de publier un livre-témoignage très utile sur le problème qui compte le plus pour les populations congolaises aujourd’hui : la paix, la vraie paix, la paix heureuse qui pour ouvrir à la nation le chemin de l’émergence et du développement durable.
L’auteure est actuellement à la tête d’une des plus fortes entreprises étatiques : l’Office Congolais de Contrôle (OCC). Mais ce n’est pas à cette entreprise qu’elle consacre son ouvrage ni aux problèmes de gestion et de gouvernance publique. Elle a décidé de parler de sa vision de la paix que la RDC doit instaurer sur l’ensemble de son territoire en mobilisant les forces que le pays n’a pas encore mobilisées jusqu’ici avec force pour imaginer un être-ensemble paisible et porteur de sécurité véritable au profit de toutes les couches de nos populations.
La couche oubliée qui devrait devenir la pierre d’angle d’une grande politique de la paix au Congo, ce sont les femmes : leurs quêtes, leurs espoirs, leurs rêves et leurs stratégies pour un nouveau Congo au cœur de l’Afrique et dans la niche vitale des pays des Grands Lacs.
Une vision de la paix selon les femmes congolaises
La thèse centrale du livre est que le Congo a jusqu’ici cherché la paix selon une perspective essentiellement dominée par un certain « masculinisme guerrier » et une certaine tendance à croire que la paix est la « continuation de la guerre par d’autres moyens ». Notamment par l’utilisation du fracas des armes et de bombes en vue d’une victoire d’un camp qui impose son ordre en régnant sur les vaincus dont le destin est d’accepter le fait accompli de la volonté du vainqueur.
Originaire du Nord-Kivu où elle a été longtemps Reine de la tribu hunde dans le Masisi, Bernadette Muongo prend sa région comme l’espace le plus visible de la manière pathologique dont la vision masculine de la paix conduit à des catastrophes sociales, politiques, économiques, écologiques et géostratégiques.
Depuis l’indépendance de notre pays en 1960, cette région est celle des turbulences guerrières et des orages où les conflits violents dominent la vie des populations, sous la houlette des ambitions de groupes rebelles et de milices armées qui ont fait de l’insécurité une véritable vision du monde et une crise sans fin auxquelles les peuples de la région se sont accoutumés.
Globalement, la guerre y est vécue comme une activité d’hommes. Elle est une destruction organisée par des hommes avec des valeurs que les hommes s’attribuent avec joie : la force, l’instinct de domination, la puissance d’humilier et d’écraser les autres, le pouvoir de régner sur des terres conquises et l’énergie de se considérer comme les maîtres incontestés et indéboulonnables.
Avec une telle conception de la réalité, on se réjouit de violer les femmes, de massacrer les enfants, de torturer les hommes et de semer la désolation chez ceux que l’on considère comme des ennemis, individus et groupes sociaux confondus. La barbarie et la sauvagerie des guerres se fondent ainsi sur une masculinité ravageuse qu’une femme aurait des difficultés à comprendre pour une raison toute simple : on ne porte pas un enfant dans son ventre pendant neuf mois pour le mener au charnier que constitue la guerre ; on l’éduque pour qu’il devienne une personne humaine épanouie et un citoyen responsable.
Ce n’est pas seulement cette expérience particulière de la femme comme mère qui pousse Bernadette Muongo à penser qu’une paix vue et construite par les femmes est différente de la conception guerrière de la vie chez les hommes. Il y a aussi le fait que l’éducation de base d’un enfant qui vient dans le monde dépend des rêves que chaque femme porte pour sa progéniture. Les valeurs sur lesquelles cette éducation de base porte sont des valeurs de la sollicitude, de l’amour, de la rencontre, des liens qui unissent et font grandir une communauté humaine, un peuple, un pays, une culture et une civilisation. Ce sont les hommes qui pervertissent plus tard ces valeurs en éduquant les garçons à la guerre et à la paix par les moyens de la guerre. A un certain moment de la vie d’une nation, l’insistance sur ce type de valeurs guerrières crée une masculinité toxique et perverse, qui dévoie la vie collective et explose à certaines périodes en orages destructeurs, comme c’est le cas aujourd’hui dans la région des Grands Lacs africains. Les hommes y déploient leur virilité dépravée pour tuer, pour vider l’humanité de l’homme de sa dynamique de paix : ils cherchent à anéantir ceux que l’on considère comme ennemis de manière irrémédiable, en utilisant toutes les techniques de la barbarie chaotique.
Si l’on veut construire un ordre social de paix, il faut rompre avec les ressorts de l’esprit de la masculinité perverse et de la virilité toxique qui alimentent les guerres. Il faut se concentrer sur le côté féminin de la vie et de ses valeurs afin d’en faire le cœur de l’éducation. Il s’agit d’une véritable transformation de paradigme pour éduquer autrement les hommes et les femmes au Congo aujourd’hui. Ce paradigme nouveau de la féminité créatrice est la seule issue au dévoiement des esprits et aux dérives guerrières à partir de laquelle on veut penser et réaliser la paix dans notre pays. Aux femmes de prendre conscience de ce qui relève de leur être pour changer notre nation et toute la région des Grands Lacs. Si nous sommes où nous sommes maintenant dans la dévastation de l’est du Congo par la guerre, c’est parce que le Congo a oublié la part féminine de l’être et tous les limons de valeurs que cette part vitale et sublime exalte et promeut. Il est temps de sortir de cet oubli et de regarder autrement la vie et la destinée de notre peuple.
Vaincre les humiliations et les identités traumatiques
Un autre point essentiel du livre de Bernadette Muongo, c’est la place centrale qu’elle accorde à l’expérience d’humiliation comme ressort de la guerre à l’est de la RDC. Cette région est devenue ce qu’elle est par accumulation d’humiliations que chaque groupe ethnique et chaque entité tribale vivent d’une manière ou d’une autre. Les Hunde du Nord-Kivu en sont un exemple éloquent, selon Bernadette Muongo qui est originaire du Masisi. Ils vivent depuis longtemps l’humiliation d’avoir perdu leur terre, leur identité et le pouvoir sur leur région face aux entités ethniques venues d’ailleurs, qui ont apporté une autre logique que celle que connaissaient les autochtones. Ces nouveaux venus croient en la violence et en la force guerrière là où les peuples du terroir croient en la fraternité et en la rencontre des peuples. Les nouveaux venus croient en l’argent et en sa capacité d’acheter même les terres ancestrales alors que les Hunde ont toujours cru que la terre est sacrée et qu’elle ne peut être aliénée à un étranger, même au prix de la richesse matérielle. Les étrangers sont devenus chefs et maîtres loin de chez eux et obligent les Hunde à se courber sur leur propre terre. Même les Congolais nantis qui habitent la capitale on fait du Masisi un « Far Est » où les autochtones n’ont plus de pouvoir de revendiquer leurs droits, d’assumer leurs devoirs et d’exercer leurs pouvoirs comme des êtres humains dignes et responsables.
A cette logique d’humiliation ne pouvait correspondre que le recours à la violence contre la violence, à l’affirmation de soi par le sang, dans une logique purement masculiniste où la vie est banalisée, tout comme la mort. On se retrouve ainsi dans un contexte des conflits à répétition et de guerres qui s’auto-régénèrent dans une sauvagerie sans fin.
Les Hunde ne sont pas les seuls à êtres humiliés. Les Hutu de la région sont enfermés dans des atavismes d’humiliation issus de l’histoire du Rwanda d’où ils viennent. Les Tutsi vivent la même expérience d’humiliation depuis l’indépendance du Rwanda. Depuis le génocide dans ce pays, les effets de ses dérives se sont imposés aux Congolais dont les tribus de l’est du pays se sentent humiliés et floués à cause de leur esprit d’hospitalité à l’égard des Rwandais qui ont répondu à l’amitié congolaise par le viol, les massacres et la terreur. C’est ainsi que les populations vivent leurs réalités dans l’imaginaire qu’elles développent.
Toutes ces humiliations ont créé des identités traumatiques qui s’enferment dans la guerre comme mode d’être : elles détruisent la vie en croyant défendre leur terre, leur identité et leur dignité. Tout cela se fait selon une logique de visions masculines de l’humanité comme lieu où l’on doit tuer pour survivre, sans quoi on est tué par la tribu voisine qui n’a en tête que d’en finir avec les autres tribus.
Il est impératif de prendre conscience du joug des humiliations sur l’imaginaire des populations de l’est de la RDC et des pays des Grands Lacs : une accumulation de rancœurs, de ressentiments et de rages qui rendent les mémoires communautaires de plus en plus débilitantes et formatent le mental des ethnies dans le sens de la destruction. C’est cette orientation qui fait disparaître le sens du bien et met toute la société au service du mal, depuis les actes individuels de torture et de comportement dégradants jusqu’à l’explosion des massacres collectifs et de génocide.
Guérir les mémoires par les valeurs de la féminité créatrice de vie
Il n’y a pas de paix véritable si l’on ne guérit pas les mémoires traumatiques et les imaginaires pathologiques par le recours à des valeurs féminines d’humanité aujourd’hui. Si on n’arrive pas à vaincre les humiliations subies grâce à une conscience nouvelle de la société de paix à créer grâce à l’esprit des femmes, c’est en vain que les hommes s’attelleront à vouloir changer notre pays avec leur vision guerrière du monde. Tout dépend de l’éducation que les femmes décideront de donner aux nouvelles générations dans tous les lieux de formation et d’engagement pour la paix, en faisant des hommes de vrais sujets éthiques au service de la vie. Dans cette éducation s’édifiera une nouvelle identité des peuples sur les ruines des identités traumatiques dont les ressorts plongent le Congo dans l’insécurité et brisent les énergies de grandes espérances de construction d’une société paisible.
Les guerriers ne sont plus l’avenir de la région des Grands Lacs
Il y a dans le livre de Bernadette Muongo de merveilleuses descriptions des acteurs de la tragédie congolaise depuis la guerre de l’AFDL jusqu’à nos jours. C’est dans ces portraits de chefs d’Etat et de chefs rebelles que sa pensée est la plus séduisante et enrichissante pour une connaissance profonde des forces qui animent la guerre. Quand on connait la conscience que le président ougandais a de la guerre du Congo dans ses ramifications internationales ; quand on découvre les arcanes psychiques du président rwandais face aux Tutsi congolais et aux FDLR ; quand on perçoit avec netteté la personnalité profonde de Laurent Nkunda dans sa trame mystificatrice et son sens de la manipulation des hommes, ; quand on prend conscience du fait que dans tout le diorama maléfique de seigneurs de guerre aucune figure féminine ne se dévoile comme une force exterminatrice, on se demande s’il n’existe pas un idéaltype masculin qui configure réellement la destruction barbare et sauvage comme vision du monde. On en vient à rêver de chercher du côté des femmes des Grands Lacs les nouveaux ressorts de la paix heureuse.
Il ne s’agit pas d’un messianisme féminin naïf ni d’une confiance niaise dans un idéaltype féminin qui serait pur de toutes les pathologies dont souffre les pays des Grands Lacs dans l’ensemble et la RD Congo en particulier. Il s’agit d’indiquer une nouvelle direction qui n’a pas encore été essayée jusqu’à nos jours, selon le modèle que Barack Obama a mis en œuvre pour ouvrir l’horizon de relations nouvelles avec Cuba : « Quand pendant cinquante ans on a pris une voie qui ne conduit à rien, on gagne toujours à essayer une nouvelle voie et à ouvrir de nouveaux horizons. »
Bernadette Muongo en est convaincue : les valeurs guerrières de la masculinité toxique ne mènent à rien si on veut résoudre la crise des Grands Lacs. Dans les dynamiques des engagements individuels comme dans la gestion des institutions, il est temps de demander aux femmes leurs rêves de la paix et de construire le présent et le futur sur la base de ces rêves. Les guerriers ne sont plus le modèle d’avenir pour les pays des Grands Lacs : il faut de rêveurs de nouveau destin dans le sens d’une féminité créatrice de nouvelles utopies à apprendre aux hommes pour une nouvelle gouvernance.
Chemin d’une nouvelle destinée
Le message du livre de Bernadette Muongo est original et novateur. Il demande d’être accueilli comme une exigence éducative pour une éthique profonde de la paix et non comme une proposition politicienne dans de débats stériles sur la conduite de la guerre. Ce qu’il apporte de véritablement neuf, c’est une vision de la paix selon une certaine orientation dont la femme est le symbole différent du symbole masculin de la force. Au fond, le Reine hunde veut intégrer les valeurs, les normes, les intérêts et les rêves des femmes dans la gouvernance de nos pays des Grands Lacs, dans une nouvelle reconfiguration où le Yin et le Yan, comme disent les chinois, s’organisent sur la base de la dominante féminine à la place de la dominante masculine, pour penser l’avenir et vivre le présent. Plus exactement, il s’agit de construire une nouvelle destinée avec la préoccupation de ce que l’on appelle aujourd’hui « le genre » : un remodelage psycho-socio-anthropologique de la paix pour le bonheur de tous, grâce à une nouvelle sensibilité à ce qu’être femme veut dire dans des sociétés en guerre comme l’est du Congo aujourd’hui. L’enjeu, c’est une paix fondée plus sur les valeurs de Venus que sur les valeurs de Mars, pour reprendre les orientations de la mythologie grecque.
Nous gagnerions beaucoup au Congo à entendre les voix des femmes comme Bernadette Muongo et de regarder le futur avec leurs yeux.

Kä Mana
Professeur des universités

Categorie du Livre Publié: 
Dossiers

Ajouter un commentaire

Abonnement aux Newsletters

Abonnez-vous avec votre adresse E-mail pour être averti des nouveaux articles publiés.

Go to top