République D. du Congo : La Démocratie dans l’impasse. Quel miracle fera bouger les lignes ?

Date de publication: 
Mai 2017

Une démocratie en apnée

Moins de deux mois après la sortie du numéro des Regards Croisés consacré aux massacres de Beni, au Nord-Kivu, Pole Institute publie un faisceau d’analyses du contexte global en République Démocratique du Congo.
La République démocratique du Congo fête en ce mois de mai 2017 vingt ans de son existence en tant que « République démocratique », après les trente-deux longues années du régime de Mobutu qui, arrachant la jeune démocratie du Congo aux politiciens qui n’arrivaient pas à en faire réellement un Etat-Nation en 1965, l’avait carrément « zaïrianisé » en 1971. Pour ceux qui sont nés de la dernière pluie, et qui font partie des 80 millions présumés d’habitants de cet immense pays, rappelons qu’il a d’abord été créé comme Etat Indépendant du Congo (1885) alors qu’il était la propriété privée d’un monarque étranger, Léopold II de Belgique, qui mourut sans y avoir jamais mis les pieds. Le bon Roi des Belges jouissait des 2 345 000 km2 de terres de sa colonie par usufruit ! En 1908, alors que l’usufruitier frôlait la faillite et croulait sous les dettes de son petit royaume, il refila sa propriété à la Belgique. Dans nos vieux livres d’Histoire, on nous apprenait que Léopold II légua l’EIC à la Belgique ! Les indigènes du Congo, comme on les appelait (on n’allait quand même pas les appeler des « Congolais indépendants » alors qu’on leur coupait les mains quand ils n’accomplissaient pas leur quota d’hévéa comme impôt royal), se retrouvèrent au Congo Belge sans avoir franchi une seule frontière. Ils demeurèrent des Indigènes, ne pouvant pas être des Congolais Belges (la double nationalité a toujours été prohibée sous nos tropiques et de part et d’autre de l’équateur). C’est ce Congo belge-là qui acquit son indépendance le 30 juin 1960 sous la dénomination fort sobre de Congo- Léopoldville, pour le différencier de son voisin de l’autre rive du fleuve, le Congo-Brazzaville. Le pays deviendra par la suite, grâce à la congolisation des lieux, le Congo-Kinshasa, avant de devenir joyeusement et dans un élan d’une prodigieuse authenticité, le Zaïre, en même temps que la monnaie et le Grand Fleuve. Ce dernier fut le grand gagnant de la loterie, parce qu’il ne perdit pas son ancien nom de Congo sur l’autre rive.
Et puis vint 1997, l’année qui allait être fatale à Mobutu et à son régime zaïrois dictatorial. L’année qui accoucha de la République Démocratique du Congo sur décret du nouveau président de la République, Laurent-Désiré Kabila. Ainsi marquée dans le marbre de son nom, la démocratie était censée être au centre de la nouvelle gouvernance pour éloigner les lourds nuages de la dictature mobutienne. La suite, on la connaît. Le règne de Laurent-Désiré Kabila a été brutalement interrompu en 2001 à la suite d’un assassinat dont les contours n’ont jamais été élucidés. Mais entre-temps le pays avait replongé dans une autre guerre « internationale africaine » depuis 1998, une guerre qui l’avait écartelé en plusieurs zones administrées sous perfusion des puissances régionales mais dont les acteurs affichaient plus ou moins ostentatoirement le labeur « démocratie » ; le plus emblématique étant le Rassemblement congolais pour la démocratie (le RCD, à ne pas confondre avec la RDC !) qui, installé initialement à Goma, à l’est de la RDC (à ne pas confondre avec le RCD !), donna par scissiparité naissance à des ailes géo-localisées (RCD-K-ML, RCD-N, RCD-O). Dans ce contexte de guerre, l’urgence n’était plus de démocratiser le pays mais de le pacifier d’abord, de le gérer ensuite, de le gouverner enfin. Suite à une succession de palabres dans différentes capitales africaines (Lusaka, Sun City), et à une série d’Accords plus ou moins respectés, la guerre prit fin en 2002 et le pays, de nouveau réunifié, commença à envisager sa démocratisation, qui figurait en bonne place dans les différents accords. Les libertés fondamentales allaient être garanties aux Congolais, l’alternance au pouvoir suprême allait être la mode, les institutions seraient au service des citoyens, l’armée et les autres services de l’ordre deviendraient des instruments républicains, etc.
En 2006, la présidentielle et les législatives nationales et provinciales ont été organisées. Tout le monde cria, dans une touchante unanimité, que la démocratie congolaise était en marche (comme dirait Emmanuel Macron). En 2011, la présidentielle et les législatives nationales ont été de nouveau organisées et ont été suivies de contestations. Suite à la non-organisation des provinciales, plusieurs institutions se sont retrouvées dans un « glissement » de fait : le Sénat, les Assemblées et les Exécutifs provinciaux allaient voir leur bail prolongé automatiquement, en attendant d’être relevés par des élus à venir. Puis vint 2016, l’année de la fin constitutionnelle du mandat du président Joseph Kabila. Comme personne n’avait pensé à organiser les élections de 2016 le lendemain de celles de 2011, les acteurs politiques congolais et les observateurs étrangers se posaient la question : « Qu’est-ce qui va se passer ? ». Comment, en effet, assurer l’alternance dans une Démocratie sans organiser les élections ? Il est vrai qu’on avait déjà, escamoté plusieurs scrutins « mineurs » en 2006 et en 2011 ; mais pouvait-on escamoter le scrutin phare, la mère de tous les scrutins, la présidentielle ? La démocratie en République démocratique du Congo était en apnée, et les Congolais avec !
Alors, comme chaque fois que le pays fait face à des défis importants, l’on se souvint de la palabre. « Asseyez-vous, mon gendre, et parlons », comme l’écrivait Molière dans une de ses comédies. Sauf que cette fois-ci, le psychodrame était réel, et les gendres étaient des politiciens congolais, qui sont passés maîtres dans la politique du ventre. A chaque moment de l’histoire de l’ex-Zaïre, quand il s’est agi de palabrer autour du destin de ce pays (« Conférence nationale souveraine », « Concertations nationales » « Conclaves », etc.), la pensée a tourné au partage. Et les débats ont traîné en longueur, dans ces séances où les jours sont consacrés aux discours et les nuits aux combines, pour gagner toujours plus de postes, plus d’argent, plus de faveurs et plus de temps !
Dans ce numéro de Regards Croisés, les auteurs ont décrit le contexte à des moments différents de ce psychodrame, aux différentes étapes de cette démocratie en apnée. Ils viennent d’horizons géographiques et des domaines de savoirs différents, ce qui peut expliquer et même justifier leurs différences d’approches. Mais ils partagent, en sus de l’acuité d’analyse, un intérêt réel pour le Congo. Pour qu’il prenne définitivement et durablement la voie de la démocratie qui, dois-je le rappeler, ne se limite pas aux élections mais dont celles-ci constituent un indicateur majeur. « La démocratie est fragile comme la dictature », disait Bernard Vanhoorden. Les Congolais vivent cette vérité depuis maintenant deux décennies Pour la rendre moins fragile, le soutien des autres aux efforts des Congolais est nécessaire car, comme l’affirmait la grande femme politique Benazir Bhutto, « la démocratie a besoin de soutien et le meilleur soutien pour une démocratie ne peut venir que d’autres démocraties. » Mais, comme nous avons l’habitude de le dire à Pole Institute, « on n’accompagne que celui qui marche ».
Bonne lecture !

Goma, Mai 2017

Categorie du Livre Publié: 
Regards croisés

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